Fanny Gallot, historienne: “A chaque grève, c’est le mode de production capitaliste qui est remis en cause”

Fanny Gallot est historienne, maître de conférences en histoire contemporaine et chercheuse française à l'Université Paris-Est-Créteil. Elle s'intéresse aux inégalités de genre dans les conditions de travail et la participation des femmes dans les conflits ouvriers. © Marion Esquerre

Maîtresse de conférence à l’université Paris-Est Créteil, Fanny Gallot est spécialiste de l’histoire des mouvements sociaux. Elle revient pour Est-Actu sur l’importance du blocage comme outil de mobilisation pour les grévistes.

Est-Actu: Grèves, blocages, sabotages sont des mots qui reviennent durant les manifestations de ce mois de décembre. Ces termes ont-ils gagné de l’importance dans les récentes mobilisations ?

Fanny Gallot: Bloquer l’espace public, c’est l’essence même d’une grève: elle ne peut pas se faire discrètement. Et le sabotage n’est pas un phénomène nouveau. Il précède même la grève comme moyen de lutte au début de l’ère industrielle. Au XIXe siècle, les ouvriers du textile détruisaient leurs machines. Les luddistes, l’équivalent anglais de nos canuts, en avaient même fait leur moyen d’action principal. Plus tard, l’idée de se réapproprier l’outil de production est apparue et il n’est plus question de le détruire. Des usines du Piémont dans les années 1920 aux Fralib de Marseille en 2013, l’idée est la même: les outils de travail doivent appartenir aux ouvriers.

EA: Le blocage et la désorganisation du pays est-il l’objectif d’une grève ? Pourquoi les salariés décident-ils d’utiliser ce moyen d’action ?

FG: La grève sert à faire pression sur les employeurs: cesser de travailler. Donc cesser de produire fait perdre de l’argent au patron. La paralysie des transports n’est donc pas une fin en soi, c’est une conséquence de l’arrêt du travail. Cependant, le blocage de la production n’est pas le seul objectif d’une grève sinon les salariés ou les étudiants se réjouiraient des lock out, cette fermeture des lieux de travail par les patrons qui évite de transformer les sites en lieux de mobilisations.

EA: Peut-on définir la grève comme un mode d’action économique, avec un objectif politique ?

FG: La frontière est mince entre les deux. La grève révèle que ce sont les salariés qui produisent. A chaque grève, c’est le mode de production capitaliste qui est remis en cause. Et on voit qu’au-delà de sa dimension économique, la dimension politique et sociale de la grève est immense:  c’est aussi une expérience humaine qui galvanise les salariés. Ils reprennent la main sur l’organisation de leur temps et de leurs activités. On ne peut donc pas réduire la grève à un simple blocage: c’est aussi un moment de déblocage, qui fait tomber les frontières entre espace privé et espace public, économique et politique.

Propos recueillis par Sarah Benichou

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