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Bannir le couple hétérosexuel, un choix radicalement féministe

Peut-on renoncer à l’hétérosexualité par choix politique ? C’est en tout cas ce qu’affirment Émilie S et Olivia Ronsain. Accablées par les concessions et les frustrations que leur imposait la vie en couple avec des hommes, elles ont toutes deux choisi, après mûre réflexion, de se tourner irrévocablement vers les femmes.

Depuis qu’Olivia Ronsain, 38 ans, a fait le choix de rester célibataire en 2018, elle estime s’être retrouvée : « À partir du moment où j’ai pris ma décision, j’ai eu l’impression d’être moi à 100 %. Un peu comme les gens en dysphorie de genre qui s’autorisent à transitionner dans celui qui leur correspond. » Quand elle était en couple, cette cadre en communication se sentait contrainte à être plus féminine, y compris dans sa sphère professionnelle où elle agissait de manière plus réservée. Aujourd’hui célibataire, Olivia n’a plus d’arrangements à faire avec elle-même.

Pour les mêmes raisons, Émilie S.*, 44 ans, assistante sociale chartraine, a fait le même choix qu’Olivia, il y a deux ans : « En s’extrayant de l’hétérosexualité, il n’y a plus de concession à faire par rapport aux codes de la séduction. Plus aucune. » Codes par lesquels elle a bien souvent été désavantagée en tant que femme en surpoids. À la différence d’Olivia, Émilie a toujours été attirée par les deux genres. Mais aujourd’hui, elle entretient exclusivement des relations amoureuses avec des femmes. Cet « apaisement » lié au fait de ne plus vivre avec un homme, Émilie le constate également chez ses amies séparées ou divorcées. Pourtant, celles-ci « s’offusqueraient si on leur attribuait des prétentions féministes ! »

Photo portrait d'Olivia Ronsain. Elle se tient face à la caméra, avec un regard sur le côté et un léger sourire. Elle porte un t-shirt avec écrit plusieurs fois "Rainbow Therapy". Chaque mention est écrite avec une couleur principale de l'arc-en-ciel.
Olivia Ronsain, 38 ans, à Paris, France. Ophélie Loubat

« Si tu veux garder le mec, il va falloir faire des efforts »

Pour Olivia, la vie amoureuse n’est pas plus importante que le cercle familial ou amical. Néanmoins, elle se sentait obligée de faire d’incessants compromis lorsqu’elle vivait en couple. « Toutes ces négociations du quotidien », inhérentes à l’image traditionnelle du couple, lui pesaient : « Devoir me justifier de partir en week-end, de demander de ne pas se voir pendant une semaine. Tout cela est épuisant, et surtout, pas épanouissant. »

À l’issue de deux années de cohabitation dans l’appartement qu’elle détient en proche banlieue parisienne, Olivia décide de faire une pause : « Un mois est devenu six mois, puis plusieurs années. » Pendant ce temps qu’elle chérit, Olivia écoute ses amies parler de leurs nouveaux dates « féministes »,  non sans une certaine malice.

Olivia constate que lorsqu’elle était en couple, les codes associés à la féminité la contraignaient à une expression de genre féminine. Déjà, au lycée, avec son côté « garçon manqué », elle se sentait en décalage avec ce que l’on attendait d’elle en tant que femme. À cette époque, elle aimait à fréquenter le milieu techno qui lui permettait de se tenir à distance des codes traditionnels de la séduction : vêtue de baggys récupérés auprès de ses amis garçons qui représentent la majorité de son cercle amical, chaussée d’une paire de Puma, elle coupe ses cheveux et se fait percer la langue.

Pourtant, sa rencontre avec son premier copain la rappelle à l’ordre. Elle laisse ses cheveux repousser et délaisse ses pantalons larges pour des vêtements plus féminins : « Mon copain ne m’a jamais fait une remarque, mais il y avait comme une voix off dans ma tête, qui disait ‘si tu veux garder le mec, il va falloir faire des efforts’. »

Sologamie est un podcast produit par Marie Albert et qui livre le récit de personnes qui ont fait du célibat un mode de vie.

La « quadruple peine » du foyer

Pour Émilie, ses quinze années de vie de couple ont été si épuisantes qu’elles s’apparentent à un sacrifice. En cause, l’inégale charge d’organisation du travail domestique avec deux enfants, tout en travaillant à plein temps : « La répartition effective des tâches, ça allait, mais il fallait que j’organise la vie de quatre personnes alors que je souffre de fragilités psychologiques. » Elle s’oublie dans son rôle de mère, et n’investit pas son argent pour elle : « Quand on a rompu, je me suis rendu compte que tout était au nom de mon ex. Ça m’a foutu une claque. Aujourd’hui, c’est ma mère qui me prête sa voiture pour aller travailler ».

C’est ce que la journaliste féministe Titiou Lecoq définit comme « La théorie du pot de yaourt » dans son essai paru en 2022, Le Couple et l’argent : « Gwendoline gagne moins que Richard, et elle est à temps partiel pour s’occuper des enfants. Ils achètent une nouvelle voiture, et Richard rembourse le crédit de bonne foi car il gagne plus. En contrepartie, Gwendoline prend davantage en charge les courses. Quand ils se séparent, Richard repart avec la voiture et Gwendoline avec ses pots de yaourts vides. »

Emilie dans son logement social à Chartres. Vêtue d'une longue robe noire, elle est assise sur son canapé en caressant son chat.
Emilie S., 44 ans, dans son appartement à Chartres, France. Ophélie Loubat

La charge des travaux domestiques n’était pas la seule cause du mal-être d’Émilie. Entretenir son couple lui demandait aussi beaucoup d’énergie. Quand celui-ci traverse une crise au bout de six ans de relation, Émilie engage seule une démarche pour suivre une thérapie de couple. La praticienne pointe le manque de participation de son conjoint durant les séances, ce qu’il finira par reconnaître plusieurs années plus tard. Pour Émilie, dialoguer avec lui se résumait à « une quadruple peine. Premièrement : lui exprimer mes besoins. Deuxièmement : lui expliquer que je ne l’accusais pas. Troisièmement : lui dire ce qu’il devait faire. Quatrièmement : le consoler de sa culpabilité. Il était très centré sur lui-même, et il avait constamment besoin d’attention », conclue-t-elle. Avec un sourire ironique, elle résume :

« Nous, les femmes, nous sommes des comités d’amélioration du foyer à nous toutes seules »

Emilie S. (44 ans)

De la « pause » à la décision ferme

Si, aujourd’hui, Émilie n’entretient plus que des relations amoureuses avec des femmes, cela ne s’est pas fait instantanément. Se séparer du père de ses enfants a marqué une première étape : « Ce qui m’a fait dire ‘maintenant, c’est fini tu te casses’, c’est que je ne voulais pas transmettre à mes enfants l’idée que, pour qu’une relation tienne, il faut que l’un des deux s’efface. Je me sentais hypocrite de leur parler de féminisme, et en même temps de leur offrir une image de femme à bout. Aujourd’hui, il y a une cohérence entre mes valeurs et mes actes. Ce sont les actes qui parlent, pas les mots. », affirme-t-elle, non sans une certaine émotion.

Photo d'une carte postale encadrée. Elle présente une assemblée féministe. Les femmes regardent toutes l'une d'entre elles, Rebecca West, debout et pointant du doigt un point en dehors du champ de l'appareil photo. En-dessous de cette photo est écrit "Je n'ai jamais réussi à définir le féminisme. Tout ce que je sais, c'est que les gens me traitent de féministe chaque fois que mon comportement ne me permet plus de me confondre avec un paillasson. - Rebecca West"
« Les références féminines me donnent l’impression de vivre dans un milieu bien plus safe », Emilie S.

La décision ferme de ne plus s’engager avec un homme a eu lieu un an après sa rupture. À la suite de celle-ci, Émilie se lie avec un homme, tout en rehaussant le niveau de ses exigences. Au détour d’une discussion avec celui-ci, elle constate son manque de lucidité sur la condition des femmes : « Il était persuadé que sa fille de 16 ans ne s’était jamais faite agresser. Quand je lui ai demandé ce qui pourrait l’immuniser, il a répondu ‘je lui ai appris à ne pas se mettre dans ce genre de situations’, ce qui est faire porter le poids de la responsabilité aux victimes d’agressions. » Cette discussion la dépite pour de bon : « J’ai le sentiment qu’ils ne seront jamais à la hauteur. Il n’y aura pas de retour. »

À l’instar d’Émilie, la lecture d’ouvrages féministes a poussé Olivia à choisir le célibat comme mode de vie. Si elle l’est déjà depuis 2018, elle ne revendique son statut de célibataire que depuis quelques mois. En lisant l’essai de la journaliste Marie Kock, Vieille fille, paru en 2022, Olivia se retrouve dans le récit de cette femme qui ne passe plus sa vie à chercher l’homme parfait comme « une aiguille dans une botte de foin ». Elle conclut en riant :

« Avec du recul, j’ai l’impression de voir les hommes hétéros depuis une autre planète. Quand tu n’es pas dans ce rush de passer d’une relation à une autre, tu prends le temps de considérer d’une part, ce qui t’épanouit, et d’autre part, le package d’une relation hétéro-normée. Tu vois assez bien que ça ne va pas le faire ! »

Olivia Ronsain (38 ans)

Depuis sa planète, Olivia s’amuse du « cirque » que représentent les interactions genrées dans le cadre professionnel : « Il y a une image, une performance à entretenir », observe-t-elle. Lorsqu’elle est entrée dans le marché du travail en 2008, alors en pleine crise économique, Olivia ne s’imaginait pas venir au bureau sans porter de soutien-gorge, sans être épilée ou même être capable d’assumer son côté « grande gueule ». Aujourd’hui, « je me censure moins », se réjouit-elle.

*Emilie n’a pas souhaité que son nom de famille apparaisse.

https://infogram.com/le-choix-du-celibat-en-france-1h7j4dvx3rg194n?live
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Statistiques sur le choix du célibat en France selon le genre, la classe sociale et l’âge.

Texte : Imane Lbakhar – Photos : Ophélie Loubat