Emmaüs mise sur la culture dans un centre d’hébergement pour migrants

Le centre Jean Quarré, à Paris 19e, accueille, jusqu’en 2019, 150 jeunes hommes migrants isolés, donne un nouveau visage aux structures d’hébergement d’urgence. Du cours de français au yoga en passant par le jardinage, ce lieu bouillonne d’activités également accessibles aux habitants du quartier.
Le centre d’hébergement d’urgence déploie plusieurs activités en direction des migrants accueillis. Grâce à l’association Vergers urbains, les jeunes résidents peuvent jardiner ou bricoler. Photo : © Arthur Hervé

« D’accord, j’arrive ! » répond Djafar à Tiphaine, qui lui rappelle qu’il y a danse et que c’est maintenant. Le lundi, à 17 heures, au centre d’hébergement d’urgence de migrants Emmaüs Solidarité Jean Quarré, dans le 19e arrondissement de Paris, il y a un cours de danse contemporaine. Tiphaine Bouniol, la coordinatrice socioculturelle, toque à toutes les chambres dans l’espoir de faire participer les résidents. Quelques-uns viennent volontiers et avec enthousiasme. « Mais il y a français à 18 heures », lui répond un jeune Soudanais.

Dispensés par des bénévoles et des salariés de l’association, les cours ont lieu sur place ou au pôle insertion Demain d’Emmaüs Solidarité, dans le 11e arrondissement. « Ça leur permet de changer un peu d’air, parce que sinon toutes les autres activités ont lieu ici », explique, dans les couloirs, celle que plusieurs accents différents appellent Tiphaine.

« Nous n’avons pas de cuisine »

Le centre abrite 150 hommes isolés, principalement originaires du Soudan, d’Érythrée et d’Afghanistan. Ils sont répartis dans 48 chambres de quatre lits. L’intérieur est bien chauffé, les murs des couloirs sont décorés par des artistes, les sanitaires sont très propres et l’ambiance est bon enfant. On se croirait presque dans une auberge de jeunesse. Mais ce ne sont pas des vacances. « Ces personnes ont traversé des choses éprouvantes et se trouvent encore dans des états psychologiques fragiles », prévient une salariée de l’association.

Une affichette, accompagnée d’un pictogramme explicite, indique qu’il est interdit de manger dans les chambres. En théorie, les hébergements d’urgence accueillent les migrants pour une durée de séjour de quatre mois en moyenne. En réalité, certains sont là depuis deux ans et beaucoup d’autres depuis au moins un an. Comme c’est censé être du provisoire, les cuisines n’ont pas été aménagées.

Ce sont donc des plats de cantine qui sont livrés matin, midi et soir. « C’est source de conflits, explique Tiphaine. Les résidents ont envie de manger autre chose et c’est bien normal. Mais nous n’avons pas de cuisine. Ça les conduit parfois à enfreindre le règlement : ils apportent des ustensiles et préparent leurs repas dans la chambre. Pour des raisons d’hygiène et de sécurité, c’est impossible de les laisser faire. »

 

« Les résidents aiment bien la poésie, raconte Tiphaine Bouniol, coordinatrice culturelle et sociale du centre d’accueil Jean Quarré, certains ont laissé une fiancée au pays, alors ils sont très fleur bleue.» Photo : © Arthur Hervé

À l’origine, le bâtiment qui accueille ce centre d’hébergement était un lycée, laissé à l’abandon depuis de nombreuses années. La mairie du 19e avait bien le projet d’y installer une médiathèque, mais elle s’est fait griller la politesse en 2015 par des centaines de migrants qui ont squatté le lieu quelques mois de manière anarchique. Bien que ces populations aient été soutenues par de nombreux collectifs, le lieu n’offrait pas à l’époque les conditions de confort qu’il réunit aujourd’hui. L’hygiène et la sécurité laissaient beaucoup à désirer.

De plus, suscitant à la fois la solidarité et la crainte, le squat générait des clivages au sein de la population locale. Il est évacué en octobre 2015. En partenariat avec l’association Emmaüs Solidarité, la mairie a ensuite décidé de rouvrir ce lieu en tant que centre d’hébergement d’urgence pour migrants, jusqu’en 2019, à condition qu’il soit géré par Emmaüs. L’association créée par l’abbé Pierre reprend donc le lieu et décide d’y développer une présence très forte de la culture. Tiphaine Bouniol est là pour ça.

En plus des cours de français, les résidents peuvent chaque jour participer à des cours de danse, de théâtre, de musique ou de yoga. Ils ont aussi droit à une séance de cinéma le jeudi après-midi. L’association Vergers urbains leur propose des activités de jardinage et de bricolage deux fois par semaine. « Viens planter avec nous, le lundi et le jeudi de 14 heures à 18 heures », invite la plaque à l’entrée du jardin potager où mûrissent en toute discrétion pommiers et autres arbres fruitiers.

Les cours de théâtre sont dispensés par des compagnies professionnelles et sont axés sur l’apprentissage du français. Le Déjeuner du matin, de Prévert, sert ainsi de déclencheur pour apprendre des actes de langage. La moyenne d’âge des hommes résidents de ce centre est de 25 ans. « Ils aiment bien la poésie, nous confie Tiphaine. Certains ont laissé une fiancée au pays, elles leur manquent, alors ils sont très fleur bleue », sourit-elle, attendrie.

Toutes les activités culturelles et sportives du centre sont ouvertes aux habitants du quartier. Pour le moment, ils sont peu nombreux à y prendre part, mais ils manquent peut-être d’informations. Rencontrée à la sortie du centre, Marion, qui habite l’immeuble à côté, compte bien aller découvrir et partager ce moment avec ses voisins.

Rédactrice : Meriem Laribi – Photographe : Arthur Hervé