Entretien avec Antonio Díaz-Florián, dramaturge engagé : « Les utopies se réalisent toujours »

Détail du tableau "L'arrestation de Louise Michel" du peintre Jules Girardet, exposé au musée d'Art et d'Histoire de Saint-Denis.

Rencontre avec l’auteur de la pièce « L’Accusée Louise Michel », qui reprendra à la Cartoucherie de Vincennes à partir du 7 février. Né au Pérou il y a 71 ans, arrivé en France à 18 ans, Antonio Díaz-Florián a consacré sa vie au théâtre. Avec la troupe et le Théâtre de l’Épée de Bois, qu’il a créés, il produit des spectacles en prise avec les thématiques sociales et politiques. 

Hugues Menuet : D’où vous est venue l’idée de consacrer une pièce à Louise Michel ?

Antonio Dìaz-Floriàn : J’ai déjà abordé la période de la Commune de Paris, dans le spectacle Les écrivains contre la Commune de Paris, produit en 1992. L’Année terrible, la pièce que je viens de monter autour d’un recueil de poèmes de Victor Hugo, raconte aussi les événements qui se sont déroulés entre l’arrivée des Prussiens, en 1870, et le massacre de la Commune, en 1871. J’ai écrit L’accusée Louise Michel dans le prolongement de ces deux textes, avec les comédiens, au fur et à mesure des répétitions.

H. M : Votre pièce a été jouée en plein soulèvement des gilets jaunes, est-ce voulu ?

A. D.-F. : Non. Les gilets jaunes agissent à la fin du mois d’octobre et tout le monde pense que j’ai écrit la pièce pour eux, mais ce n’est pas le cas. C’est le hasard de la vie. J’ai commencé à écrire cette pièce en septembre, et j’y ai travaillé jusqu’en novembre. Qui pourrait dire ce qu’est le mouvement des gilets jaunes ? Personne ne sait vraiment, pas même les anthropologues, les sociologues, les philosophes, les économistes… Pour le moment c’est un cri, un ras-le-bol, un « non ».

H. M : Pourtant la pièce a une certaine résonance avec l’actualité…

A. D.-F. : Oui, en effet. Le ras-le-bol existe partout dans la société, et à chaque époque, il est au fond des gens, dans tous les pays du monde. Mais, en France, et en particulier à Paris, l’expression de ce ras-le-bol a une résonance particulière. Car c’est justement là que la Commune a surgi, cet espoir fou d’un monde meilleur, qui est l’héritage de Louise Michel. Cette femme de réflexion et d’action a lutté toute sa vie pour concrétiser des rêves de liberté, d’égalité et de fraternité. Comme elle, je crois que les utopies se réalisent toujours. On recule parfois, mais ça avance. Changer les choses prend du temps, ça ne se fait pas en une révolution.

H. M : Les revendications des gilets jaunes, vous semblent-elles proches de celles de Louise Michel ?

A. D.-F. : À l’époque de Louise Michel, les motifs de mécontentement étaient très nombreux. Les gens s’étaient soulevés pour du pain, un logement, le suffrage universel, l’éducation gratuite, la laïcité. Les revendications des gilets jaunes sont aussi très nombreuses. Ils demandent un millier de choses et ils réussiront sans doute à en obtenir dix, ou vingt peut-être. Le fait que l’un crie conduit l’autre à écouter ou à crier à son tour pour s’opposer, et ce mouvement est irréversible.  Ce que je sais, c’est que si je suis injuste envers vous, que je suis hautain, que je vous méprise, vous insulte, vous maltraite, ou même que je vous bats, à un moment donné, vous allez vous révolter. Comme disait Victor Hugo dans L’Année terrible, en 1872 : « La bête fauve sort de la bête de somme. »

Hugues Menuet