Porte de la Chapelle : descente dans les abîmes du crack

La « Colline du crack » est un campement sauvage, coincé entre les maréchaux et le périphérique, où se massent des toxicomanes, en majorité addicts au crack. Parmi eux, Diallo. Il a accepté de nous raconter son histoire.

Dans le vacarme du carrefour de la porte de la Chapelle s’entassent des femmes et des hommes, échoués ici pour la plupart avec les vagues migratoires africaines. À une centaine de mètres de là, près du stade des Fillettes, quand nous avançons sur le boulevard Ney, les regards se font suspects. Les têtes se lèvent des genoux à mesure que l’on avance. Les fumeurs de crack interrompent leur aspiration, les tremblotants nous évaluent. Personne ne pleure, personne ne se plaint, l’horreur a tout figé.

Diallo, la quarantaine ravagée par le crack, a débarqué dans la capitale en 1997 pour fuir la guerre civile au Sierra Leone. Comme beaucoup d’autres, il agonise sur la « Colline », petit terrain vague situé près du périphérique. Sonia, photojournaliste en formation à l’École des métiers de l’information (Émi), l’a rencontré une première fois au mois de juillet. La démarche claudicante de Diallo lui avait fait pressentir une chute plus dure encore. Et ce lundi de décembre, sur le trottoir du boulevard Ney, effectivement, la figure de Diallo a gonflé, les cicatrices qui rayaient déjà son visage semblent aujourd’hui plus marquées. Il se touche continuellement le pied droit pour soulager la douleur d’une amputation des orteils subie quelques mois plus tôt. En reconnaissant Sonia, il accepte de lui raconter comment il en est arrivé là. Il ouvre le sac de sport qu’il porte à l’épaule, puis étale un tee-shirt sur le sol pour éviter qu’on ne prenne l’humidité en s’asseyant.

Sonia nous raconte sa descente aux enfers.

Ibrahim Benassia

Juillet 2018 : ma rencontre avec Diallo

Le 19 juillet 2018, je visite pour la première fois le squat appelé la « Colline du crack » à la porte de la Chapelle. Dans cet espace sans lumière, jonché de détritus, situé le long du périphérique parisien, des centaines de personnes toxicomanes viennent acheter et consommer tous types de drogues, principalement du crack, à l’abri du regard des riverains. C’est également un lieu de vie pour les usagers les plus marginaux, qui habitent dans des cabanes. Il n’est pas rare que des crackers demandent des clous pour les construire. Beaucoup sont originaires d’Afrique ou des Antilles.

Fin juin 2018, la préfecture de Police de Paris avait fait démanteler le squat qui se trouvait devant la station BP. Une autre Colline s’est reconstruite dans les jours qui ont suivi.

Le vigile du bowling de la porte de la Chapelle connaît parfaitement le quartier et les consommateurs de crack. Il m’a présenté Diallo, qui figure parmi les plus anciens crackers de la Colline. Âgé de 40 ans, Diallo consomme du crack depuis l’âge de 22 ans. Il est, selon le vigile, le plus stable parmi les consommateurs. Même pendant la période de craving, ce moment où l’envie irrépressible de consommer peut mener à des comportements violents. Malgré le manque, Diallo reste toujours calme, alors que les autres fumeurs deviennent souvent imprévisibles.

Fuyant la guerre civile en Sierra Leone, Diallo arrive en Europe à 20 ans. Il parle au moins dix langues, dont le français, l’anglais, le malinké, le peul, le lélé, le soussou, le wolof, le bambara.

À 21 ans, il rencontre une jeune femme qui l’initie au crack. Elle le cuisine aussi, et le vend, mais meurt dans un accident de voiture. Addict et sans-abri, Diallo commence à fréquenter les squats à partir de 2003, dont celui de la rue Myrha dans le XVIIIᵉ. Il retrouve aujourd’hui à la Colline certains de ses compagnons de l’époque. Les autres sont partis ou morts.

Nous sommes sur le boulevard Ney, à côté du stade des Fillettes. Sur cette artère, qualifiée de « cour des miracles » par les riverains et les commerçants, se concentrent l’urgence et la misère. Ce jour-là, des réfugiés kurdes, accompagnés de leurs enfants en bas âge, côtoient les fumeurs de crack, nombreux le long de la grille du stade. Assis sur les rambardes, les crackers se rassemblent en groupes, et des dealers (les modous en wolof) guettent les acheteurs potentiels. Des préservatifs jonchent les trottoirs. Car la prostitution, féminine mais aussi masculine, leur permet de s’acheter de la drogue.

Quand il a commencé à fumer, la « galette » – un caillou de crack, généralement consommé en deux ou trois fois par le toxicomane  –  valait 30 euros. Aujourd’hui, elle en coûte 15, et sa qualité serait bien moindre.

Diallo est allé acheter une galette. Il revient et la divise en morceaux, des « kifs ». Il chauffe d’abord le filtre pour coller le morceau de drogue dessus, l’introduit dans la pipe à crack, puis il commence à inhaler et « se fait un kif ».

Le n° 93 de la rue de la Chapelle, géré par le bailleur social ICF Habitat, abrite 208 logements. Certains toxicomanes s’introduisent dans les cages d’escalier pour fumer et dormir. Au pied de l’immeuble se trouvent la station de métro Porte de la Chapelle et le magasin Franprix où les toxicomanes viennent se ravitailler, voler et faire la manche.

Si Diallo est sans-abri et dans une marginalité extrême, d’autres toxicomanes travaillent, ont une carte bancaire et se rendent uniquement à la Colline ou à la porte de la Chapelle pour se fournir en drogue.

Les centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction de risques pour usagers de drogues (Caarud) comme l’association Gaïa, présente rue de la Chapelle, distribuent des kits de consommation de drogue, notamment des « kits crack » : des petites boîtes en plastique contenant une pipe, un filtre, des embouts et une crème apaisante. L’enjeu est de réduire la transmission du VIH et des hépatites.

Décembre 2018 : retrouvailles

Nous sommes le lundi 17 décembre 2018. Six mois après notre première rencontre, je retrouve Diallo à la porte de la Chapelle aux abords du stade des Fillettes. Il est surpris et heureux de me voir. Nous décidons de nous isoler des regards curieux des crackers pour nous entretenir.

Il fait froid et Diallo est véritablement diminué. Il a le visage marqué avec de nouvelles cicatrices. Il a encore perdu des dents, j’ai plus de mal à le comprendre.

En 2005, il a tenté une cure de désintoxication avec l’association Coordination Toxicomanies à Château-Rouge, dans le XVIIIe. Mais celle-ci est interrompue par une condamnation qui l’a conduit en prison. À sa sortie, il n’a pas eu la force de poursuivre son sevrage.

Suite à une gangrène, Diallo s’est fait amputer des orteils du pied droit. En juillet, il boitait légèrement. Désormais, l’absence d’orteils ralentit considérablement ses déplacements. Handicapé, sans-abri, toxicomane, il se retrouve dans une situation de très grande fragilité. Les autres toxicomanes n’hésitent plus à le voler, profitant de cette nouvelle faiblesse.

Diallo n’a pas dormi depuis trois jours. Le froid a réveillé la douleur de son moignon et l’a empêché de fermer l’œil. Il s’est rendu au camion de l’association Gaïa pour demander un traitement de substitution aux opiacés dans l’espoir de calmer les élancements. Finalement, seul un kif aura raison de cette souffrance lancinante. Lors de notre entretien, il avoue regretter l’accumulation de mauvaises rencontres qui l’ont plongé dans un cycle infernal. La violence entre les toxicomanes le force à s’isoler de plus en plus. « Je pense à m’en sortir. Ce qui manque dans ma vie, c’est l’amour, la joie. Je devrais fréquenter des gens normaux pour pouvoir y arriver. »

Texte et photos : Sonia Yassa