La Roumanie à Ground Control : un festival de clichés

L'exposition « Roumanie, 4 décennies en photographie » est présentée dans le cadre de la saison France-Roumanie 2019.
Crédit Photo : Nicolas Portnoï

Doïna Munteanu est moldave. Et journaliste. Coiffée de ses deux casquettes, elle est allée visiter l’exposition « Roumanie, 4 décennies en photographie » présentée au Ground Control, à Paris. Et nous transmet son regard.

« Oubliez les clichés », invite le titre d’une affiche montrant le comte Dracula embrassant Édith Piaf, à l’entrée du Ground Control, dans le XIIe arrondissement. La Roumanie, ce pays méconnu et mal aimé d’Europe, a enfin l’occasion de faire découvrir sa culture surprenante, déjà reconnue en musique, en cuisine, en philosophie. Pourquoi pas en photos ? L’exposition  « Roumanie, 4 décennies en photographie » présente le regard de dix photographes étrangers sur ce pays situé à la frontière orientale de l’Union européenne. Je me réjouis d’avance !

Crédit photo : Nicolas Portnoï

Impatiente, je visualise déjà un mélange d’images drôles et folkloriques. Une mosaïque de paradoxes. Je revois défiler dans ma tête la Roumanie étouffée par la dictature communiste de Ceausescu, qui contraste avec celle d’aujourd’hui : jeune, ambitieuse, dynamique ! La Roumanie telle que je la connais, à travers mes voyages et mes lectures : multiple, diverse, inattendue. Ma Roumanie. Pourquoi ma Roumanie ? Parce que je suis née dans le pays voisin, la Moldavie, un ancien territoire roumain annexé à la Russie à deux reprises, en 1812 et en 1944. Mon origine double me rend porteuse d’un biculturalisme parfois encombrant.

Me voici à Ground Control, hangar immense, déco minimaliste. Au fond de ce grand espace ouvert, un box est aménagé pour l’occasion en galerie photo. Déception : il n’y a personne ce mercredi midi. Pas un visiteur. Au mur, des images de la colère des étudiants lors de l’insurrection de Timișoara en 1989, point de départ de la révolution roumaine qui aboutit au renversement du dictateur Ceausescu. Des parents horrifiés pleurant leurs enfants morts sous les balles des tireurs du régime. Des orphelins, immobiles et regards vides, dans un orphelinat. Ces clichés qui ont fait la une des médias internationaux à la fin des années 1990.

Un box a été aménagé au fond du hangar occupé par le Ground Control pour accueillir l’exposition.
Crédit photo : Nicolas Portnoi

C’est un passé enfoui qui défile devant mes yeux. Ces stéréotypes répondent à la même musique jouée en boucle depuis quatre décennies. Des enfants roms sans-abri prennent des cours de cirque avec des membres d’association, Strada Bucur (« rue de la Joie ») à Bucarest. Comme si cela suffisait à améliorer leur quotidien ! Un Rom se rase en pleine rue dans son village, son miroir attaché à une grille. Image grotesque. Caricature digne d’un film de Kusturica.

Les orphelins, la dictature, Ceausescu, les roms, la corruption. Ces clichés qui ont saturé les regards des Roumains, leurs esprits, qui font tomber leurs paupières de tristesse. Ces clichés qui réduisent ce pays à son passé obscur, ignorant sa complexité et sa beauté. Laissez-nous, vous diront les Roumains, couvrir de dignité nos blessures du passé ! Vivre notre honte en silence…

Ma Roumanie a beaucoup changé. Pourquoi ne pas montrer son nouveau visage ? Celui de la Roumanie qui gagne la Palme d’or à Cannes avec Cristian Mungiu en 2007 ? Qui remporte le prix Nobel de littérature avec Herta Müller en 2009 ? Celui de la jeunesse roumaine qui est descendue en masse dans la rue depuis deux ans pour faire tomber les lois des politiciens corrompus, et qui a obtenu en 2017 l’annulation d’un projet de loi dépénalisant certains actes de corruption.

Ma Roumanie, c’est celle des paysages époustouflants, des forêts des Carpates à perte de vue, la route Transfăgăraș, l’une des plus hautes du pays, les chevaux sauvages dans le delta du Danube – inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco – et tant d’autres merveilles, qui méritent d’être photographiées.

Découvrez-la autrement, cette belle étrangère !

Texte : Doïna Munteanu
Photos : Nicolas Portnoi

La Roumanie hors des clichés :

2 Comments

  1. Bravo. Merci de nous remettre les idées en place au sujet de la roumaine, superbe pays.
    Et aussi, j’espère que plus personne ne mettra en doute tes capacités de rédaction en français après ce bel article !!

Les commentaires sont fermés.