Rencontre avec Renny Aupetit, cofondateur du réseau Librest

Renny Aupetit, directeur associé de Librest, 1er réseau mutualiste du livre.
Crédit photo : Claire Wissing

À l’occasion du dixième anniversaire de l’association qui regroupe dix librairies de Paris et de proche banlieue, Renny Aupetit défend son modèle de mutualisation des forces entre libraires indépendants. Dans un marché dominé par le géant Amazon, le système commence à faire ses preuves.

Librest a dix ans, et en dix ans, le réseau de librairies a prospéré : il comptait six librairies en 2008, il en regroupe désormais dix. Dix librairies qui « se portent plutôt mieux que les autres », selon Renny Aupetit, l’un des fondateurs de l’association. En 2017, les membres de Librest ont même pu verser une prime à leurs employés. Dans les librairies que lui-même dirige – le Comptoir des mots, Paris XXe, et le Comptoir des lettres Paris Ve –, les rémunérations sont 25 % au-dessus des salaires minima conventionnels de la branche.

De formation scientifique, Renny Aupetit est ensuite devenu publicitaire avant de se lancer dans la librairie pour « donner plus de sens à [son] activité ». Il veut empêcher que « la situation économique des libraires continue inexorablement de se dégrader ». Dans une tribune parue sur Livreshebdo.fr en février 2018, il secoue ses collègues pour les réveiller de leur torpeur : il les invite à « remettre en cause [leurs] pratiques pour répondre enfin à [leur] problème de rentabilité » plutôt que de se plaindre des « clients infidèles », de plus en plus enclins à se tourner vers des plateformes comme Amazon.

La mutualisation, « c’est une assurance qu’on a prise sur l’avenir » et, aujourd’hui, « on tend la main à d’autres libraires ». Mais l’inclusion ne se fera que s’il y a désir et affinités. Car Librest, explique Renny Aupetit, c’est d’abord une bande de copains qui réalisent ensemble ce qu’ils n’auraient pas pu faire seuls. Par exemple, organiser des événements culturels au théâtre de la Bastille ou à l’École des hautes études en sciences sociales.

Renny Aupetit au Comptoir des Mots, sa librairie de Paris XXe. Il est aussi propriétaire du Comptoir des livres dans le Ve.
Crédit photo : Claire Wissing

« On construit le lien social de demain »

En 2009, ces amis associés rachètent la Générale du Livre, un distributeur spécialisé dans la vente de livres aux professionnels, qu’ils rebaptisent la Générale Librest. Ils disposent dès lors d’un entrepôt de 800 m2. La même année, ils inaugurent le site Librest.com à destination des particuliers. Les livres qui y sont commandés sont acheminés par une navette, six jours sur sept, soit de l’entrepôt, soit de l’une des dix librairies à une autre. Ce système permet de mettre les livres à la disposition de leurs commanditaires dans la librairie de leur choix, souvent le jour même. « On s’interdit de livrer les gens chez eux. On revendique le lien social, car on construit aussi la société de demain. Mais nous avons les mêmes délais de livraison qu’une pharmacie », observe non sans fierté Renny Aupetit, qui fut pendant neuf ans le président de la Générale Librest.

« Il se vend aujourd’hui autant de livres qu’il y a cinquante ans, mais on ne peut pas exercer le métier de libraire comme on le faisait alors. Il faut se mettre au goût du jour. »

La Générale Librest a donc lancé le site Lalibrairie.com. Les ouvrages qui y sont achetés sont envoyés gratuitement dans l’une des 2 500 librairies et marchands de journaux adhérents répartis, cette fois, sur la France entière.

Face à Dark Vador, seule l’union peut faire la force 

Si, en 1994, les librairies assuraient encore 32 % des ventes de livres, en 2017, cette part n’est plus que de 22 %, selon la Direction générale des médias et des industries culturelles. « Aujourd’hui, le livre s’est démocratisé, constate Renny Aupetit, on peut l’acheter en même temps que des carottes », et non pas seulement dans le « temple du livre » qu’est la librairie. En effet, en 2017, les ventes de livres ont été réalisées pour 25,5 % dans les grandes surfaces culturelles spécialisées, pour 19 % dans les autres grandes surfaces, et pour 20 % sur Internet.

« À nous de faire en sorte que les gens viennent dans nos librairies. » D’où les rencontres régulières avec des auteurs dans les établissements Librest, mais aussi au théâtre de la Bastille. Le réseau y organise des ventes de livres à l’occasion d’événements exceptionnels comme la venue de Patti Smith en avril 2018 ou lors des rentrées littéraires.

Dans le XXᵉ, le Comptoir des mots soigne donc son ambiance chaleureuse. Des libraires compétents et passionnés y accueillent les lecteurs, qui peuvent profiter de deux fauteuils en velours vermillon et d’un samovar. ­« Ça nous donne un supplément d’âme », se félicite Renny Aupetit, qui contribue ainsi à résister au « grand site marchand qui commence par un A ». Le 12 août 2014, sur France Inter, le cofondateur du réseau qualifiait déjà le géant du cybercommerce de « Dark Vador passé du côté obscur ». Un site tellement « méchant et cruel » qu’aujourd’hui, il semble répugner à le nommer.

Sylvia Duverger