Le marché aux puces de la porte de Montreuil menacé par un projet de réaménagement

Un stand de brocante vers l'extrémité nord du marché.
Un stand de brocante vers l'extrémité nord du marché. Derrière la grille, le périphérique extérieur.
Crédit photo : Nicolas Portnoi

Une requalification urbaine pourrait remettre en cause l’emplacement et les dimensions du marché aux puces de la Porte de Montreuil. Déstabilisés, les puciers s’interrogent sur leur devenir, entre résignation et ébullition.

« Le marché, c’est ma vie. Ça fait 40 ans que je suis là. Je suis un soldat ». Djamel Zidani, carrure trapue et casquette à visière plate vissée sur une tête joufflue, tient un étal de fripes aux puces de la porte de Montreuil, dans le XXe arrondissement de Paris. Il est aussi président du syndicat des commerçants de ce marché atypique, coincé entre le périphérique et un immense centre commercial bordé d’une tour de bureaux accueillant la CGT, et d’un immense hôtel Ibis. Autour du stand de Djamel, des centaines d’échoppes regorgent d’outils plus ou moins neufs, de vêtements pas toujours bien coupés, de parfums parfois passés ou de vieilleries vintage, un bric-à-brac qui s’étire le long du périphérique jusqu’à Bagnolet.

Vue des puces de Montreuil
Vue de l’extrémité sud du marché aux puces de la porte de Montreuil, qui s’étend sur 2 hectares jusqu’à la porte de Bagnolet.
Crédit photo : Nicolas Portnoi

Les vendeurs dans l’expectative

Un projet de rénovation de la porte de Montreuil pourrait transformer ce marché historique d’ici 2021. « Parmi les trois promoteurs en lice, l’un prévoit le maintien du marché à ciel ouvert. Un autre le placerait dans une halle, au rez-de-chaussée d’un immeuble », explique Djamel, qui bataille depuis des mois pour protéger les intérêts des puciers durant les négociations avec la ville de Paris.

La plupart des commerçants interrogés sur le projet gardent le silence, le visage fermé. Mais derrière son étal de téléphonie, Abdellah, engoncé dans sa doudoune, exprime son inquiétude d’une voix nerveuse : « Les membres du syndicat ne répondent pas à nos questions. Les négociations se font sans nous. »

Cette absence d’informations alimente de nombreux fantasmes. Pour Mme Saad, présidente d’une commission qui réunit des membres du syndicat et des fonctionnaires de la mairie de Paris dans le cadre de négociation autour du projet, « c’est une catastrophe pour les commerçants. Pour tuer un marché, on commence par des travaux. » Le visage encadré par une cagoule, pitbull à ses pieds, Sami, ancien para qui a succédé à son père pour gérer un stand de fripes, évoque avec résignation la « suppression du marché. »

Sami est vendeur de fripes aux puces de la porte de Montreuil. À la fin de sa journée de travail, il aura gagné 50 euros environ.
Crédit photo : Nicolas Portnoi

Un projet aux contours flous

Ces atermoiements irritent Benjamin Dawdi, ancien président du syndicat dont il est toujours membre, et qui menace même d’appeler la sécurité lorsque nous interrogeons les puciers. « Les commerçants n’y connaissent rien, ils vont raconter n’importe quoi, s’époumone-t-il avec des gestes saccadés. Il faut s’adresser au président du syndicat. Il connait des gens haut placés. » Djamel, ledit président, se montre confiant : « La ville de Paris participe à hauteur de 26 millions d’euros pour acheter le terrain et assurer le maintien du marché à cet emplacement, assure-t-il avec calme. Le maintien du nombre de commerçants est garanti. »

« Intégrer le rez-de-chaussée d’un immeuble garantirait le maintien du marché à long terme. » 

Barbe blanche et gâpette sombre, M. Belkat, ancien président du syndicat et actuel membre de la commission, est pourtant inquiet pour la pérennité du marché s’il est maintenu à ciel ouvert. « Dans les années à venir, un promoteur pourrait acheter le terrain pour construire, ce qui condamnerait le marché. Intégrer le rez-de-chaussée d’un immeuble garantirait le maintien du marché à long terme. »

Un commerçant des Puces de Montreuil
Michel Lacroix, serrurier au marché aux puces de la porte de Montreuil.
Crédit photo : Nicolas Portnoi

Dernière incertitude, une alternance aux élections municipales de 2020 pourraient rebattre les cartes avant le début d’un chantier aux enjeux autant politique  que financier. En attendant, dans sa camionnette aménagée en atelier de clé-minute, Michel Lacroix feuillette tranquillement Auto Plus. Pucier depuis les années 1980, il conclut avec fatalisme sur la situation : « Il y a déjà eu un projet de déplacement du marché à la Courneuve. Puis un projet d’enterrement du périphérique, sur lequel le marché aurait été installé. Mais finalement rien n’a eu lieu. »

Pierre Pailler