Mathieu Rigouste, sociologue: “La police prend pour cible tout ce qui la gêne”

Mathieu Rigouste a notamment publié “La domination policière: Une violence industrielle”, ed. La Fabrique, 2012, enquête fondée sur “l'observation des techniques et des pratiques d'encadrement et de ségrégation depuis ceux qui les subissent et les combattent”. © Cyrille Choupas
Mathieu Rigouste a notamment publié “La domination policière: Une violence industrielle”, ed. La Fabrique, 2012, enquête fondée sur “l'observation des techniques et des pratiques d'encadrement et de ségrégation depuis ceux qui les subissent et les combattent”. © Cyrille Choupas

Spécialiste des violences policières, le chercheur revient sur les dérives dont ont été victimes les journalistes, au printemps 2016, lors des manifestations contre la loi El-Khomri.

Est-Actu: Les violences policières envers les journalistes se sont intensifiées ces dernières années. Peut-on dater ces dérives ?

Mathieu Rigouste: En histoire, on ne date pas précisément, on observe des séquences. Ces rapports particuliers entre la police et les journalistes de terrain remontent à la loi travail, avec un emballement durant le mouvement des Gilets jaunes.

E-A: Qui est responsable des violences envers les journalistes ?

MR: Les instances hiérarchiques donnent des ordres et contrôlent. Il y a une tactique d’emploi d’unités féroces et autonomisées. Elles prennent pour cible tout ce qui les gêne: manifestants, journalistes, street medics [soignants volontaires présents uniquement lors de manifestations, ndlr]. De leur point de vue, ce ne sont pas des dérives ou des débordements. C’est même plus que ça: cela fait partie du fonctionnement normal de la police. C’est encadré, conscient et rationnel.

Dans une manifestation, quelle attitude adopte la police face aux journalistes ?

MR: La police ne se comporte pas de la même manière selon le type de journaliste qu’elle reconnaît. Elle hiérarchise sa violence et la distribue selon le genre de la personne, son statut, sa catégorie raciale, sa classe sociale, ou encore son comportement.

“L’usage d’une férocité répressive fait partie de la “raison d’État”.” Mathieu Rigouste.

E-A: Pourquoi aucun membre du gouvernement ne défend les journalistes, allant même jusqu’à nier le problème des dérives policières ?

MR: Il s’agit du fonctionnement normal de l’État lorsqu’il se sent menacé. L’usage d’une férocité répressive fait partie de la “raison d’État”. Et c’est ce que fait Emmanuel Macron quand il refuse de nommer les violences policières.

Une limite a été franchie. Lors des précédents grands mouvements sociaux, les journalistes avaient moins de difficultés à travailler et ne subissaient pas autant de violences physiques. Comment expliquer ce changement ?

MR: La liberté d’informer a toujours été encadrée. L’État la tolère tant que ça ne le gêne pas. Par ailleurs, il n’y a pas si longtemps, cette forme de journalisme au contact direct de la police n’existait pas. Il n’y avait pas non plus cet usage de la police parce que les mouvements sociaux n’étaient ni aussi intenses, ni aussi offensifs. En réaction, on a augmenté l’intensité répressive jusque dans les discours et images qui viennent gêner la police.

Propos recueillis par Lilas Pepy

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