Xénophobie et gestion répressive des migrations en Afrique du Sud

L’Histoire de l’Afrique du Sud est marquée très fortement par les diverses périodes de colonisations européennes. Les Hollandais (1652), les Français (1688), les Anglais (1795), débarquent peu à peu sur ce territoire (qui se situe stratégiquement sur la route des Indes) et colonisent, exproprient, et réduisent en esclavage les populations qui y résident déjà, tout en revendiquant, chacun leur tour, la propriété de ces terres riches en ressources (or, diamant, platine, etc).

Malgré les résistances des peuples autochtones et les guerres entre les puissances européennes elles mêmes, les Blancs parviennent peu à peu à s’accaparer les terres – donc les richesses – et le pouvoir. S’en suivent des décennies de domination blanche sur les populations noires, domination qui trouvera sa manifestation institutionnelle et politique la plus violente dans le système de l’Apartheid. Celui-ci s’impose progressivement à partir du 1948 via un ensemble de lois pensées et construites par les Blancs d’Afrique du Sud visant à essentialiser la race et à l’ériger comme une frontière totalement hermétique et structurant la société dans son ensemble. C’est un véritable système d’oppression légalisé et institutionnalisé visant à accorder aux populations blanches tout un ensemble de droits (éducation, travail, accès au logement, droit de vote, libre circulation, etc) tout en en limitant l’accès aux Noirs.

L’African National Congress (ANC), mouvement de lutte initié par des populations noires en 1912, deviendra au fil des années une force politique majeure revendiquant l’idéal d’une Afrique du Sud pluri-ethnique cogérée à la fois par les Blancs et par les Noirs. Nelson Mandela, chef de l’ANC et aujourd’hui symbole de la lutte anti-apartheid, sera condamné en 1964 à la prison à vie pour sa participation active dans ce mouvement de résistance.

Après l’abolition de l’Apartheid en 1994, l’Afrique du Sud, dont les frontières nationale furent longtemps fermées au monde extérieur, s’est “ouverte” et est entrée dans une phase de transition démocratique et de néolibérale.

Dans ce contexte, elle est devenue une terre d’accueil majeure pour les exilés des autres pays du continent souffrant de climats politiques et économiques instables.
Le pays, jeune démocratie désormais gouvernée par Nelson Mandela, a du alors se doter d’outils juridiques et institutionnels pour prendre en charge et accueillir les populations nouvellement immigrées sur ses terres.

Le “Refugee Act”, entré en vigueur en 2000, est considéré comme l’une des lois sur les réfugiés les plus progressistes du monde. Elle prévoit notamment que toutes personnes arrivant sur le territoire sud africain, quelque soit son mode d’entrée, puisse déposer une demande d’asile. Le statut de demandeur d’asile donne droit au travail, à l’éducation et aux soins de santé primaires.

“L’Immigration Act” est la loi qui encadre l’immigration dite “économique”, à savoir : tout ce qui ne concerne pas l’asile. Cette loi est insuffisante dans la mesure où elle ne traite que de la question des migrants très qualifiés. Or, la plupart des migrants “non demandeurs d’asile” ont des qualifications moyennes à faibles. Pour ces derniers, la seule possibilité d’obtenir un permis de travail en Afrique du Sud est donc de passer par la voie de l’asile. On observe alors un grand déséquilibre qui pousse à saturation le système d’asile pensé initialement et prolonge les délais de traitement des demandes de manière significative. En Afrique du Sud, il est courant de voir des demandes d’asile traitées en 5, 10, 15… voire 20 ans.

De ce fait, la plupart de ces populations – réfugiés, demandeurs d’asile, migrants (on choisira le terme « populations immigrées ») – se retrouve parquée dans les “townships” et bidonvilles des grandes villes du pays dans des situations d’extrême pauvreté.

Les rêves de démocratie et d’égalité portés par la fin du système ségrégationniste et l’arrivée de Mandela au pouvoir avec l’ANC ont peu à peu fait place à une réalité bien différente : si une maigre partie de la population noire sud africaine a pu profiter de la transition politique et accéder à des rangs sociaux plus élevés, sa grande majorité est restée reléguée aux basses classes de la société, souffrant d’un taux de chômage très élevé (on estime à 60% le taux de chômage chez les jeunes sud-africains) et à l’écart des grandes villes. “L’ouverture au monde” promise à la fin de l’Apartheid n’est pas parvenue à faire oublier des siècles de domination blanche, et la néolibéralisation du pays (implantation solide des multinationales, extractivisme, etc) a plutôt engendré l’enrichissement des riches… et, évidemment, l’appauvrissement des pauvres.

L’imbrication de tous ces phénomènes a provoqué une sorte de “mise en concurrence” des populations pauvres du pays, faisant naître chez les populations noires sud africaines nouvellement citoyennes un fort sentiment xénophobe envers les populations immigrées. Ces dernières, généralement originaires de zones urbaines, ont eu accès à l’éducation dans leurs pays d’origine tandis que les populations noires locales payent le prix de l’absence d’enseignement durant les années d’Apartheid. Dans un contexte de chômage extrême, elles se retrouvent en concurrence directe sur le marché du travail et on observe généralement que les immigrés ont plus de facilités à trouver un emploi que les sud africains eux-mêmes.

Cette xénophobie grandissante trouve un écho particulier chez ces populations mais également dans les discours de membres de la classe politique et de certains chefs de tribus. La rhétorique de l’invasion et tous les stéréotypes liés à « l’étranger » (voleur, criminel, profiteur, etc) sont véhiculés par les grands médias et repris par toute une partie de la population. Le pays a connu ces dernières années plusieurs accès de violence extrême (pillages, viols, meurtres) dans les townships des grandes villes du pays à l’encontre des immigrés, à tel point que nombreux sont ceux ayant d’ores et déjà choisi de repartir dans leur pays d’origine.

Ce climat a dans le même temps poussé le gouvernement à durcir ses politiques migratoires par un renforcement des contrôles aux frontières et la création de dispositifs d’enfermement et d’expulsion des personnes étrangères dites « illégales ». Une grande réforme des deux lois sur l’immigration est en cours. Les processus de néolibéralisation du pays amènent donc progressivement l’Afrique du Sud à redéfinir la gestion de ses frontières et des populations immigrées sur son territoire. Elle se dirige vraisemblablement vers des politiques pensées sur un modèle européen : gestion répressive des frontières, criminalisation des populations immigrées, recours à des dispositifs d’enfermement, etc.

Peut-on dresser un état des lieux de cette situation aujourd’hui ? Existe-t-il des mouvements citoyens qui luttent contre ces phénomènes et comment s’organisent-ils ?

… A suivre. 

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