Tarente: un centre de rétention bien particulier

Depuis ladite crise de 2015, de nouveaux centres de rétentions ont vu le jour en Italie et en Grèce sous l’impulsion de l’Union Européenne. Parmi ceux-ci, celui de Tarente, où je m’apprête à partir en mission, a acquis un rôle bien spécifique au croisement entre frontières intérieures et frontière extérieure de l’Union Européenne. 

Cela fait désormais plus de trente ans que l’Union européenne (UE) et ses membres mettent en œuvre des politiques de plus en plus restrictives en matière d’immigration alors que les forces xénophobes ne cessent de croître. Tandis que les États membres s’adonnent à une compétition quant à savoir qui réduira d’avantage les droits des étrangers – une véritable harmonisation par le bas –, l’Union organise la fermeture progressive des frontières extérieures de l’espace Schengen. Des frontières extérieures qui ne cessent de s’étendre bien au-delà de leur matérialisation physique, via la sous-traitance de la gestion des migrations à des pays « tiers », moins regardants en matière de respect des droits de l’Homme. Conséquence: la réduction drastique des voies légales d’entrée et de séjour, loin de les bloquer, conduit ces personnes, à emprunter des voies souvent irrégulières et toujours plus dangereuses pour atteindre l’Europe.

Quand les divers gouvernements européens ont décidé de mettre fin au régime de Khadafi en Libye, qui comptait parmi les plus fervents collaborateurs de cette politique d’externalisation, savaient-ils qu’ils étaient sur le point de rouvrir la voie libyenne vers l’Europe ? L’Italie, opposée à l’intervention, certainement. Quant aux autres, ils n’ont pu être que les témoins passifs d’une augmentation continue des arrivées de personnes prêtes à risquer leur vie pour atteindre les côtes italiennes. Quand, à l’été 2015, lesdits « franchissements irréguliers des frontières extérieures » se sont soudainement accrus, notamment en Grèce, les frontières intérieures se sont progressivement refermées, tandis que l’Union européenne, à commencer par la Commission, a élaboré un plan d’urgence pour contenir et surveiller ces mouvements en vue de les maîtriser.

La mise en place des hotspots

C’est ainsi qu’à partir de mai 2015 a été « inventée » l’ « approche Hotspot » qui renforce les prérogatives des agences européennes concernées — Frontex, Bureau Européen en matière d’asile (EASO), EUROPOL et EUROJUST.. Officiellement, il s’agissait de réussir à mener un profilage expéditif entre les personnes perçues comme légitimes à demander l’asile et celles considérées comme des migrant.e.s économiques. Les premières pourraient obtenir une relocalisation dans un autre État membre de l’espace Schengen, tandis que les secondes seraient expulsées hors Europe. Ainsi, l’aile humaniste et réactionnaire de l’opinion publique européenne seraient toutes deux satisfaites. Dans les faits, les hotspots ont bien été implantées en Grèce comme en Italie. Mais le programme de relocalisations1 est très loin d’avoir atteint son objectif de voir accueillis 160 000 demandeurs d’asile dans les pays européens. En revanche, le taux officiel d’identification biométrique des arrivées des exilé.e.s est passé de 8 % à 100 %2 en l’espace de 6 mois.

Cela démontre que cet enjeu d’identification à fin de traçage des mobilités intra-européennes régulé par le règlement dit « Dublin III »3 est aujourd’hui devenu fondamental pour le régime d’asile européen commun au point de transformer radicalement la fonction de ce qui est généralement qualifié d’ « accueil », toujours plus soumis à une logique de surveillance. L’objectif des autorités européennes était aussi de reprendre la main – notamment sur les autorités italiennes peu enclines à enregistrer les primo-arrivants – sur le dispositif d’identification de ces personnes à leur débarquement. Il faut donc comprendre que l’approche hotspot, du moins dans le cas italien, a conduit à une massification subite du phénomène des « dubliné.e.s ».

Une violence qui s’étend jusqu’à la frontière française

Évidemment, cela ne s’est pas fait sans résistances, violences et violations des droits. De nombreuses personnes ont ainsi cherché coûte que coûte à éviter d’être identifiées : fugues, refus de se soumettre à l’identification, grèves de la faim, protestations. Des cas de privations et de tortures largement documentés4 se sont ainsi multipliés après que la Commission européenne ait « conseillé »5 aux autorités italiennes de faire usage de la force pour ces récalcitrants. Les hotspots italiens sont ainsi devenus des lieux d’exception et d’arbitraire, où aucun visiteur ne peut entrer et où toute personne peut être enfermée pour des durées indéterminées.

Parallèlement à cela, alors que le dispositif de surveillance à la frontière franco-italienne et la coopération policière transfrontalière se sont progressivement perfectionnés il est devenu toujours plus difficile de passer la frontière sans être refoulé en Italie. Or, à partir de mai 2016 les autorités italiennes ont mis en place un système de transferts internes par lequel les personnes arrêtées dans la zone frontalière sont renvoyées dans un hotspot bien spếcifique: celui de Tarente. Cette mesure comporte à la fois une visée punitive et dissuasive et celle de s’assurer que toutes les personnes aient bien été identifiées en Italie.

La fin du long été des migrations (?)

C’est en août 2017 que prend fin ce « long été des migrations »6 débuté en 2015. C’est alors que le gouvernement de centre-gauche italien, pressé à sa droite face à une « urgence » qui ne semble jamais se terminer, négocie un accord avec les « autorités » (ou plutôt les milices7) libyennes. A l’instar du résultat obtenu en Mer Égée avec l’arrangement UE/Turquie, de mars 2016, les arrivées enregistrées en Italie s’effondrent subitement face à cette nouvelle mesure d’externalisation des frontières.

Mais si l’urgence permanente qui avait justifié l’implantation des hotspots semble avoir décru, les mesures prises pendant cette période charnière, elles, tendent à s’être normalisées. Ainsi, les hotspots restent en fonction, les renvois quotidiens de Vintimille à Tarente continuent bon train et, surtout, les conséquences de l’identification généralisée des personnes impactent l’ensemble de l’Europe, alors que le nombre de personnes dublinées a explosé. Sans papiers, sans logement, sans droits ni statuts, ceux-ci, refusant de se plier à l’injonction de retourner en Italie, sont toujours plus nombreux à errer en Europe, dans l’attente de trouver un moyen de demander l’asile dans le pays de leur choix.

Des enjeux au cœur de la politique italienne et européenne

Aujourd’hui, de l’extrême droite à l’extrême gauche, toutes les forces politiques italiennes remettent en question le Règlement Dublin – dont la quatrième mouture est en train d’être discutée – et notamment l’imputation de la responsabilité de l’examen de la demande d’asile au premier pays européen d’arrivée. Seul le parti démocrate italien, attaché à son « européisme », ne remet pas en cause les accords de Dublin et plus généralement la gouvernance européenne. D’où son échec aux élections législatives, et ce malgré une politique sécuritaire conduite par le gouvernement qu’il dirigeait avant celles-ci, visant à rallier une partie de l’électorat à sa droite. Cela s’était traduit à la fois par le lancement du « migration compact » – un nouveau cadre de partenariats entre l’Europe et ses voisins africains inspiré de la Déclaration UE/Turquie– et par la série des décrets Minniti portant atteinte à de nombreuses libertés et droits des étrangers.

Suite à ces récentes élections législatives italiennes, la formation en cours d’un gouvernement de coalition pour le moins inquiétant entre la Ligue du Nord et le Mouvement 5 Etoiles laisse présager que l’été prochain – qui verra sûrement une recrudescence des arrivées sur les côtes italiennes – sera marqué par une tension accrue entre la volonté du gouvernement national de limiter la fixation des arrivants en Italie et les objectifs européens en matière de surveillance, de gestion et d’exclusion des personnes en migration. Tout laisse également à penser que, comme souvent, les personnes en migrations seront les premières victimes de ces contradictions.

Ma mission: observer le hotspot

Parce que l’enjeu de l’identification est devenu crucial à la fois pour les autorités européennes et pour les personnes pour qui l’avenir en Europe se joue exactement là, c’est à cet endroit que se manifestent les violations des droits et l’exception d’un régime des frontières qui organise l’exclusion des exilé.e.s aux frontières mais aussi à l’extérieur comme à l’intérieur de l’Europe. C’est ainsi qu’apparaît l’importance et la pertinence d’aller observer de près ce qu’il se joue dans les hotspots, et plus particulièrement dans celui de Tarente, de même que de garantir l’accès au droit et à l’information auprès des personnes qui y sont envoyées. Documenter et analyser ce qu’il s’y joue offrira finalement un apport de taille pour sensibiliser l’opinion publique et dénoncer les mécanismes mis en place par l’U.E. contre les migrations. C’est en cela que consistera ma mission de monitoring de ce point névralgique entre frontière extérieure et frontière intérieure que constitue le hotspot de Tarente.

1 Objet d’un affrontement spectaculaire avec certains membres réticents: le groupe de Visegrad composé par la Hongrie, la Pologne, la République Tchèque et Slovaquie.

3En vertu de celui-ci, une personne ne peut demander l’asile qu’une seule fois, dans le premier pays de l’espace européen qu’elle a foulé – ou plutôt dans lequel elle a été identifiée en premier

 

Tom (24 ans) est actuellement en mission avec Migreurop et ASGI (associazione per gli studi giuridici sull’ immigrazione) à Tarente en Italie. Il travaille dans un cadre universitaire sur la question de l’identification dans l’espace Schengen et sur les accords de Dublin.

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