[Revue de presse] La démonstration de force des extrêmes droites allemandes

La semaine dernière à Chemnitz et cette semaine à Köthen : les manifestations d’extrême droite se multiplient dans l’est de l’Allemagne et font couler beaucoup d’encre. Revue de presse.

L’élément déclencheur : la mort de deux hommes de nationalité allemande

Après la mort par coup de couteau de Daniel Hilig à Chemnitz le 26 aout dernier, un demandeur d’asile irakien a été mis en garde à vue. Une grande coalition de partis, mouvements et groupuscules d’extrême droite a appelé à manifester le samedi 1er septembre pour protester contre la politique migratoire du gouvernement. 4500 sympathisants ont défilé dans les rues de cette petite ville de Saxe, frontalière avec la République Tchèque. Une « chasse aux migrants » a été organisée ; dix huit personnes ont été blessées et un restaurant israelien a été vandalisé suite à des affrontements avec des participants de la contre manifestation ayant eu lieu le même jour, rapporte le Monde.

Puis c’est à Köthen qu’un nouveau drame est arrivé ce samedi 8 septembre : un jeune homme d’une vingtaine d’années a succombé à un arrêt cardiaque à la suite d’une bagarre avec deux afghans.  Dimanche 9 septembre, 2500 personnes défilaient dans les rues pour réclamer justice, avec pour slogan  « œil pour œil, dent pour dent ». Le Frankfurter Allgemeine Zeitung montre certains manifestants filmés en train d’appeler au rétablissement immédiat du national-socialisme.

Une mobilisation réussie grâce aux réseaux sociaux

Les groupes d’extrêmes droites instrumentalisent les meurtres de citoyens allemands commis ou ayant été commis par des étrangers. Or, ces faits sont à remettre en perspective par rapport aux chiffres globaux de violences. Quid des meurtres d’allemands commis par des allemands ? Des violences conjugales ? Et surtout, des violences commises envers les réfugiés ? Le gouvernement fédéral relevait 2200 agressions contre des réfugiés et des centres d’accueil de demandeurs d’asile en Allemagne en 2017, soit six par jour en moyenne.

Les groupes radicaux utilisent avec une grande efficacité la mobilisation sur les réseaux sociaux, générant des adeptes par des campagnes haineuses, rapporte le blog bastamag. En effet, de nombreuses études portant sur les activités numériques des groupuscules et antennes locales de l’AFD ont montré que les vagues de commentaires haineux et d’appels à la violence sur les réseaux sociaux pouvaient être corrélées avec une augmentation des agressions racistes. De quoi relancer le débat sur la médiation de Twitter et Facebook des milieux d’extrêmes droites, aujourd’hui en débat au Sénat américain.

Cette campagne de dénigrement des exilé.e.s domine le débat politique et participe à créer un climat anxiogène qui ne permet pas le vivre ensemble, dénoncent quant à eux les Conseils pour réfugiés dans un communiqué de presse commun.

Une coalition des extrêmes

Comme l’analysent les universitaires Cynthia Miller-Idriss et Daniel Köhler, dans une tribune au journal Le Monde, on assiste aujourd’hui en Allemagne à une coopération inédite entre les groupes qui composent l’extrême droite, ainsi qu’à une mobilisation jointe. Chemnitz a été le symbole d’un rapprochement entre les groupuscules néo-nazis avec les mouvements islamophobes de « citoyens en colères ». Cette nouvelle alliance est appuyée par les leaders des partis politiques d’extrême droite, et notamment l’AFD, actuellement troisième parti du parlement fédéral. A travers cette coalition, la violence des groupes radicaux se trouve légitimée par la société civile et les élites politiques. Comment réagir ? Selon les auteurs, il faut d’abord évaluer sérieusement l’ampleur et la portée du phénomène, et rester vigilant face à la triple menace contre la démocratie allemande.

Maladresses de la classe politique dirigeante

Le gouvernement a soutenu les contre-manifestations sans pour autant directement condamner les agissements des extrêmes droites. « La deuxième guerre mondiale a commencé il y a soixante-dix-neuf ans. L’Allemagne a causé des souffrances inimaginables à l’Europe. Si à nouveau des gens défilent aujourd’hui dans les rues en effectuant le salut nazi, notre histoire passée nous oblige à défendre résolument la démocratie » s’exprimait le ministre des affaires étrangères Heiko Maass sur Twitter à propos de Chemnitz. Prise pour cible par les manifestants, Angela Merkel est restée très discrète et ne s’est pas prononcée sur les évènements passés.

Depuis quelques jours, une polémique agite la classe politique après que le chef de l’Office fédéral pour la protection de la Constitution, direction générale de la sécurité intérieure allemande, Hans-Georg Maassen a déclaré qu’il n’y avait pas eu de « chasse aux migrants » à Chemnitz. Il a par ailleurs mis en doute la véracité de vidéos montrant des néo-nazis attaquant des exilés afghans, justifiant ses propos par des théories conspirationnistes. Cette sortie a divisé les membres du gouvernement, comme le souligne le journal le TAZ, et de nombreuses personnalités ont appelé à la démission de M. Maassen, qui doit cette semaine « expliquer au ministère de l’Intérieur quelles preuves étayent sa déclaration de Chemnitz » sous peine d’être congédié. Le même ministre de l’intérieur, Horst Seehoferr, déclarait la semaine dernière que « la migration est la mère de tous les problèmes ».

Ces punchlines très médiatisées rendent compte du glissement du débat politique vers la droite de la droite, et aussi du malaise de la classe politique dominante face à la montée des extrêmes. Le CDU, parti d’Angela Merkel, semble paralysé et n’oppose aucun discours ou acte politique marquant face aux évènements récents, laissant ainsi la voie libre aux extrêmes droites qui se font un plaisir de se donner en spectacle, alors que des élections régionales auront lieu en Bavière à la mi-octobre.

Une Allemagne divisée ?

Il ne faut cependant pas perdre espoir. La société civile a aussi rapidement réagi face aux manifestations de Chemnitz. Le lundi 3 septembre, l’initiative « Wir sind Mehr », nous sommes plus nombreux, organisait un concert de groupes de rock et de rap engagés contre le racisme. 65 000 personnes ont assisté aux festivités, indique le Süddeutsche Zeitung.

Fin septembre aura aussi lieu la Parade annuelle contre le racisme de We’ll come United à Hambourg, qui sera l’occasion pour tous de célébrer le vivre ensemble.

Aude a 24 ans et elle vient de Paris où elle a fait un master de relations internationales. Elle part à Berlin avec Migreurop pour travailler sur l’évolution de la politique migratoire en Allemagne avec Borderline Europe.

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