Les habitants du Puche luttent pour le logement, les droits et la reconnaissance

            Depuis plusieurs mois, les habitants du quartier du Puche luttent contre les expulsions et revendiquent un quartier vivable face à l’abandon des pouvoirs publics et aux problèmes récurrents qu’ils rencontrent pour accéder aux services de base. Dans ce mouvement, espagnols précarisés et travailleurs migrants sont côte-à-côte, les femmes en tête, pour défendre leurs lieux de vie, et lutter contre les conséquences de logiques anciennes de marginalisation et d’invisibilisation par Almería des travailleurs et des travailleuses qui la font vivre.

 

Situé au nord-est de la ville d’Almería, plus proche des serres que du centre-ville, le Puche représente une situation intermédiaire dans la constellation des logements des travailleurs migrants agricoles de la province. Entre les campements de fortune (les chabolas et certains cortijos) disséminés d’un côté, et les logements salubres et donnant accès à l’ensemble des services urbains de l’autre, une partie des travailleurs migrants de la zone vivent dans des quartiers comme celui-ci : pauvre, périphérique, marqué par l’économie sous-terraine, et relégué à un rôle de repoussoir ou de réserve communautaire dont les habitants sont tout à la fois ignorés, invisibilisés, et stigmatisés.

Les habitants eux-mêmes le disent, et décrivent souvent le Puche soit comme une zone de passage, soit comme une zone d’ensevelissement. S’y rassemblent ainsi ceux qui comptent (s’) en sortir – des jeunes Espagnols, des familles de travailleurs migrants – et ceux qui y attendent sans ressources ni espoir – des retraités, des malades et des familles installées depuis plus longtemps. Mais cette situation doit se comprendre à la lumière d’un phénomène plus général – et, dans ce cas, très accentué – d’exclusion, de précarisation et surtout d’invisibilisation d’une partie des travailleurs et des travailleuses migrant.e.s sur lesquels se base l’économie de la région[1]. Certes, ce regroupement de classe et d’origine est relativement habituel, et permet aussi aux migrants de recréer une vie communautaire (comme en témoignent les devantures de magasin et les produits proposés), mais dans un certain nombre de cas (le Puche, la Fuentesica, le Quemadero à Almería ; 200 Viviendas à Roquetas de Mar ou encore Calle Manolo Escobar à El Ejido) le regroupement des migrants dans certains quartiers est surtout l’œuvre de dynamiques d’exclusion et d’invisibilisation de la part des centres-villes.

C’est face à ces dynamiques d’exclusion que, depuis mi-2017, des habitantes et habitants du Puche se mobilisent face à l’abandon des pouvoirs publics et aux injustices qu’ils subissent. Les femmes en tête, les habitants luttent contre la dégradation de leurs milieux de vie et pour l’habitabilité d’un quartier dont ils ne souhaitent pas sortir, mais pouvoir y vivre normalement. À force de réunions de quartier, de rassemblements de lutte et de manifestations en différents lieux de la ville, les habitants rappellent que « le Puche fait partie d’Almería » et revendiquent leurs droits aux services de base et à la considération de la part de la ville.

 

S’opposer aux expulsions

Depuis la crisis del ladrillo qui a frappé l’Espagne en 2008, la question du logement est centrale et de nombreux Espagnols doivent faire face et s’opposer aux expulsions locatives ou hypothécaires dont ils sont victimes. Qu’Ada Colau, ancienne porte-parole de la PAH (Plateforme des victimes du crédit hypothécaire) de Barcelone, ait été élue maire de la ville en 2015 témoigne de l’importance de ce thème dans la vie quotidienne espagnole. Aujourd’hui encore, on dénombre plus de 10 000 expulsions par an en Andalousie et la précarité locative y est particulièrement importante. Dans le Puche précisément, 70 familles ont reçu des lettres signifiant leur expulsion prochaine de leurs logements. Mais cette fois, les expulsions doivent moins à la bulle immobilière espagnole et à la crise qui a suivi et a contracté les possibilités de remboursement des ménages, qu’à l’abandon ancien du quartier et de ses populations par les autorités publiques.

D’abord construit en 1975 pour loger des familles Rroms et migrantes, de manière provisoire, le Puche a perduré avec l’arrivée à partir des années 1980 des nombreux travailleurs migrants nécessaires au développement de l’industrie de fruits et légumes d’exportation qui a prospéré dans la région. Aujourd’hui, plus de 8000 personnes y vivent, près de 70% d’entre eux sont des migrants, notamment marocains, la majorité arrivés récemment et n’y passant que quelques années avant d’obtenir les papiers ou les ressources nécessaires pour en sortir. Depuis sa construction, le quartier a perduré loin des regards et de l’action des pouvoirs publics, rassemblant travailleurs migrants agricoles, économie sous-terraine, et de nombreuses personnes à la retraite ou en situation d’exclusion sociale (65% des habitants du quartier sont sans-emploi officiel).

Aujourd’hui, l’accusation « d’occupation et de transmission illégale » de leur habitation qui légitime les expulsions cache mal que celles-ci découlent en fait directement de cette situation d’abandon. La vente des habitations entre les habitants s’est en effet développée sur l’absence de gestion du quartier par la mairie. C’est parce que les loyers n’étaient pas réclamés et les seuils sociaux non vérifiés une fois la première attribution effectuée que les ventes entre habitants se sont multipliées, avec un tel laisser-faire de la part de la mairie que celle-ci acceptait parfois de prélever des taxes sur les actes de vente officiels ! La plupart des familles menacées d’expulsion ont ainsi payé entre 10 000 et 30 000 € des logements à des gens qui n’en étaient pas propriétaires. C’est en 2007, alors que la Junta a commencé à envoyer des lettres d’expulsions pour reprendre la main, qu’elles ont eu la surprise d’apprendre que ces achats étaient illégaux car il s’agissait de logements publics, non cessibles, et attribués sous conditions de ressources. Aujourd’hui, bien que presque tous les habitants remplissent ces conditions, l’AVRA (Agencia de Vivienda y Rehabilitación de Andalucía – l’agence en charge de ces logements) affirme que les habitants (dont une partie ne sait ni lire ni écrire) étaient au courant de cette situation, et n’a donné droit qu’à quelques habitants de continuer à vivre dans le logement qu’ils habitaient, au prix d’un loyer au départ modique, mais qui n’a cessé d’augmenter depuis.

De nombreux autres habitants sont en attente de leur expulsion ou en procès pour contester leurs expulsions et l’aveuglement social dans lequel celles-ci ont lieu. Trinidad raconte ainsi comment elle s’est vue expulsée de son appartement, et celui-ci détruit pour être rendu inhabitable, car, souffrant d’un cancer de l’utérus et dépressive, elle avait échangé son appartement avec sa voisine du dessous afin d’éviter l’effort de monter un étage quotidiennement. D’autres racontent comment ils se sont retrouvés à la rue avec leur famille du jour au lendemain, expulsés d’appartements qu’ils croyaient avoir achetés.

Pour justifier ces délogements, l’AVRA avance deux autres raisons : d’abord la vétusté de certaines habitations d’abord, et l’usage illégal de ceux-ci ensuite. La première est incontestable alors que depuis quelques années, plusieurs familles vivent dans d’anciens garages sans fenêtre, et justifie pour l’AVRA la destruction et – mais seulement dans certains cas – leur réhabilitation ou leur rénovation. Mais sans programme d’ampleur de construction et d’accès au logement, les habitants et les associations dénoncent une solution incomplète qui ne fera que déplacer le problème. La seconde raison, « l’usage illégal » vise les pratiques de cultures de marijuana par certains habitants, que les autorités utilisent pour expulser les présumés coupables. Là encore, les habitants admettent le problème (même si, dans certains cas, ces accusations sont injustifiées), mais dénoncent un double discours des autorités qui, en abandonnant le quartier, laissent perdurer une économie sous-terraine (symbolisée aussi par le petit marché informel qui se tient tous les dimanche) jouant un rôle d’espace de respiration économique nécessaire à la survie du quartier et de ses habitants. Et qui dans le cas de la marijuana, répond à une demande du centre-ville tout en cantonnant la culture dans la périphérie.

 

« Le Puche fait aussi partie d’Almería » – faire reconnaître le droit aux services de base

Plus généralement, c’est à la situation de relégation socio-économique du quartier et au peu de cas qu’en font les autorités que les habitants et les habitantes du Puche se mobilisent. Alors que grâce aux retombées de la production intensive et de l’exportation agroindustrielle, la grande majorité des quartiers et des habitants d’Almería bénéficient d’une ville propre et bien aménagée, ces bénéfices semblent – en ville comme dans les serres – ne pas bénéficier à une grande partie des travailleurs de cette industrie. Dans le Puche, les habitants font ainsi face à l’intermittence de la collecte des poubelles et du nettoyage des rues, au manque de transports publics, et à un aménagement du quartier minimal. Ainsi, il a fallu une forte mobilisation pour que le bus municipal entre à nouveau dans le quartier, et que la rue qui y mène soit rénovée.

Malgré les nombreuses manifestations des habitants qui veulent rappeler que « le Puche aussi fait partie d’Almeria », le bus est presque le seul problème qui a été réglé : les détritus jonchent encore les rues et doivent souvent être brûlés illégalement et il n’y a toujours pas d’espace vert ni d’aire de jeu malgré les nombreuses revendications. La question de l’électricité n’est pas réglée non plus. En janvier 2018, deux retraités qui manifestaient contre les fréquentes coupures électriques qu’ils subissaient se sont vu infliger 1000€ d’amende chacun, au titre de la « Ley Mordaza ». Cette loi de 2015 du gouvernement Rajoy restreint considérablement les droits des manifestants (grâce à une pétition signée par plus de 40 000 personnes, l’amende a été réduite à 200€ mais reste effective pour l’instant). Le 16 juin dernier, Endesa (l’entreprise en charge de la distribution d’électricité) a coupé l’électricité d’une quinzaine de foyers, sans qu’aucune solution durable n’ait encore été trouvée. D’un côté, l’entreprise souhaite s’assurer du paiement de l’électricité qu’elle distribuera. De l’autre, les habitants touchés, qui se sont retrouvés plusieurs fois devant les bâtiments de l’entreprise depuis, dénoncent une action indiscriminée (certains ne peuvent pas avoir accès à un contrat malgré leur volonté de payer) et particulièrement dangereuse en plein été, alors que le quartier compte de nombreuses personnes âgées parfois sous assistance respiratoire. Depuis les première manifestations, la plupart des habitants se sont rebranchés illégalement au réseau, sans qu’aucune solution pérenne ne soit trouvé pour les plus fragiles économiquement.

Statue à la gloire des travailleurs – Pueblo de Vicar

Derrière l’absence des services publics, ce qui est aussi dénoncé est l’absence de considération d’Almería pour ses habitants précaires et ses travailleurs (migrants), mis à l’écart, invisibilisés, et dont même le rôle économique est constamment sous-évalué[2]. Comme l’explique Antonia, espagnole habitante du quartier et très active dans les mobilisations : « nous voulons simplement avoir accès aux mêmes choses que tous les quartiers de la ville. Les gens doivent se souvenir que le Puche aussi fait partie d’Almería ». En effet, le quartier joue le rôle de zone de relégation des populations les plus précaires, que (travailleurs migrants ou non) le reste de la ville semble ne pas vouloir voir pour, au contraire, vanter sa santé économique et les histoires des travailleurs qui parviennent à se loger dignement… De son côté, le SAT dénonce un manque de planification des pouvoirs publics et des entreprises agricoles, qui par cynisme ou par inaptitude, souhaitent bénéficier d’une main d’œuvre abondante pour le travail productif sans pour autant s’intéresser aux conditions de reproduction de cette force de travail. Si le Puche n’est bien sûr pas représentatif de la diversité des conditions de logements des travailleurs migrants, il joue indéniablement un rôle dans cet écosystème, à la fois pour loger ceux – nombreux – qui n’ont pas trouvé d’autre solution, et pour inciter les autres à accepter les conditions de travail qu’on leur propose sans se plaindre. Comme l’explique un acteur bien placé dans le secteur de l’aide aux migrants d’Almería :

« C’est une armée de réserve, c’est pour cela que ça intéresse le système capitaliste. Une fois, un garçon de 20 ans m’a dit, directement, “si je me plains, si j’ouvre la bouche, je finirai dans le Puche“ C’est à ça que ça sert »

 

Quel logement pour les travailleurs agricoles d’Almería ? Entre installation et invisibilisation

Lorsqu’on pense aux travailleurs migrants agricoles en Andalousie, deux types de logements viennent généralement à l’esprit : les cortijos et les chabolas. Le premier terme désigne ces bâtiments andalous, aux bords des champs où au centre des parcelles, qui servaient à vivre et à stocker des outils et qui sont aujourd’hui parfois utilisés pour loger les travailleurs agricoles. Dans de nombreux des cas, ce type de logement catalyse la vulnérabilité des travailleurs, qu’il isole et garde au plus près des champs, constamment disponibles pour tout travail dans la serre. Il est néanmoins légal, et est mis-en-œuvre de façon et plus ou moins salubre en fonction des cas et des contrôles[3], notamment dans la zone du Poniente d’Almería, où l’on trouve le plus de petites exploitations. Le second désigne lui des bidonvilles auto-organisés, insalubres et construits en grande partie avec les résidus de production des cultures aux alentours. En pratique, ce sont donc des amoncellements d’habitats spontanés constitués (parfois avec brio) de palettes de bois et du plastique hérité des serres, et dans lesquels les migrants vivent, dans des conditions indignes et insalubres, souvent sans accès direct à l’eau (il faut sortir pour aller au robinet du campement, souvent à l’écart et provenant d’un branchement illégal) ou à l’électricité. Malgré l’auto-organisation complexe de ces ensembles (où se recrée une division du travail et où passent, par exemple, plusieurs types de commerces ambulants) et le travail de nombreuses ONG d’aide (dont Médecins du Monde et la Croix Rouge) ainsi que des syndicats ; l’insalubrité et l’isolement décuplent les problèmes sanitaires, mais aussi psychologiques, des personnes qui y vivent.

Pourtant, il est faux de décrire tous les logements des travailleurs migrants agricoles de la province d’Almería à partir de ces deux modèles, ou même à partir de celui du Puche, et tout aussi faux de déduire du constat de l’existence d’autres types d’habitats que la situation est satisfaisante. En effet, la longue durée de la récolte, et le caractère pérenne et ancien du travail et de la présence des migrants sur le territoire a favorisé d’autres modèles d’installation, regroupés, et de nombreux travailleurs se retrouvent dans des habitations en dur et intégrées dans les différentes villes de la province. Dans toutes ces villes, l’installation des migrants prend ainsi des formes diverses, dans des quartiers plus ou moins intégrés ou invisible, et plus ou moins salubres ou vivables, en fonction des villes comme des nationalités des migrants. Ainsi, les Sud-américains et les Roumains ont généralement le plus de facilités (pour des raisons de langue et de papiers), tandis que les migrants en provenance d’Afrique subsaharienne sont en général les plus discriminés et dépendent davantage de leurs connaissances et de réseaux familiaux.

La multiplicité des situations et des espaces et l’invisibilisation des logements disséminés et des sans-papiers font qu’il est assez difficile d’obtenir des informations précises et sûres sur la question du logement des travailleurs migrants agricoles, que ceux-ci aient des papiers ou non. En 2013, une étude[4] de trois chercheurs espagnols montrait que, par-delà la diversité des situations, la majorité des migrants louaient leur habitation, notamment en ville, et que plus de la moitié des migrants de la province se déclaraient insatisfaits de leurs conditions de logement. Sentiment corroboré par l’étude de différents critères visant à quantifier l’habitabilité, l’adéquation, la stabilité et l’accessibilité des logements des travailleurs migrants. D’après les mêmes auteurs, cette situation s’explique en partie par la flexibilité et la précarité du travail des migrants agricoles, mais aussi par des comportements et des représentations racistes de la part de propriétaires et des banques, entraînant un « prix de la discrimination » supplémentaire pour les migrants[5]

 

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[1] Delgado Cabeza Manuel, Reigada Olaizola Alicia, Soler Montiel Marta, Perez Neira David, « Medio rural y globalización. Plataformas agroexportadoras de frutas y hortalizas: los campos de Almería », Papeles de relaciones ecosociales y cambio global, 2015, n°131, p.35-48.

[2] Alicia Reigada, Manuel Delgado, David Pérez Neira, Marta Soler Montiel, « La sostenibilidad social
de la agricultura intensiva almeriense: una mirada desde la organización social del trabajo », AGER, 2017, p.197-222

[3] Selon la Convention collective d’Almería, lorsque le logement est fourni par l’agriculteur, ce dernier ne peut décompter au travailleur jusqu’à 15% de son salaire pour service. Notons que depuis quelques années, certains syndicats d’agriculteurs comme la COAG critiquent ce système des cortijos en raison de l’isolement qu’il impose au travailleur, et du mélange qu’il crée entre lieu de travail et lieu de vie. Cette nouvelle stratégie provient aussi du constat selon lequel les ruptures de contrat avec les travailleurs installés dans un cortijo depuis de nombreuses années, parfois avec leur famille, et dont on leur demande de partir, sont compliquées pour l’agriculteur.

[4] Garrido Ángeles Arjona, Checa Olmos Juan Carlos, Checa Olmos Francisco, « Condiciones residenciales de los inmigrantes en Andalucía, España », Andamios: Revista de Investigación Social, n° 23, 2013, p.303-327

[5] En général, les migrants louent leur logement aussi cher que les locaux (sauf à partager une chambre à plusieurs, où à vivre dans un garage ou une chabola) mais pour un lieu moins salubre, et moins bien situé.

Nathan est en mission avec la Confédération paysanne et le SOC-SAT (sindicato de Obreros del Campo – sindicato Andaluz de Trabajadores) à Almería

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