Ouvrier-e-s agricoles : la Suisse exempte des schémas d’exploitation ?

« […] les fruits cueillis, le dos cassé, la prière, « oui-oui-d’accord » au patron en souriant, le regard détourné lorsqu’il donne les billets, vingt euros, trente, quarante au grand maximum pour les dix heures passées dans les champs à se couvrir les mains de plaies et de terre. » (Albertini 2018, p.83) 

Une situation généralisée d’exploitation…

Dans le contexte actuel en ce qui concerne la production agricole, la main d’œuvre tend à constituer la variable d’ajustement afin de rester compétitif sur le marché mondial, au sein duquel la concurrence internationale ne fait aucun cadeau – libéralisation oblige. Les conséquences d’une telle pression à produire des denrées alimentaires au prix le plus bas possible sont tangibles : il en résulte une tendance généralisée à l’exploitation des ouvrier-e-s agricoles, en particulier des non-nationaux. (Herman 2008) & (Mésini 2013)

« Analysant les nouvelles filières migratoires mondialisées de l’emploi non qualifié dans l’agriculture intensive en Andalousie, Gildas Gimon conclut que, “au bout de la ‘chaîne de valeurs’, ce sont les salariés agricoles étrangers qui supportent les compressions de coûts et la recherche sans frein de la compétitivité imposée par la mondialisation des marchés”. » (Mésini 2013, p-76)

Ainsi, le recours à ma main d’œuvre étrangère dans le domaine de l’agriculture consiste en une caractéristique structurelle, pour le moins en ce qui concerne les pays du bassin méditerranéen. (Béatrice Mesini 2008)

La situation qui a été documentée dans les Bouches-du-Rhône est emblématique. Le CODETRAS (Collectif de défense des travailleurs saisonniers étrangers) a notamment relevé les éléments suivants : (Béatrice Mesini 2008)

  • « Non-respect des conditions légales du travail et des conventions collectives
  • Dépassement d’horaires et absence de repos hebdomadaire
  • Obligation de faire des heures supplémentaires non-déclarées, sous-payées, voire non payées
  • Absence d’information sur les risques et les protections exigées pour le maniement des intrants chimiques et pesticides
  • Prime d’ancienneté rarement payée par l’employeur
  • Avenants au contrat de travail peu respectés, notamment les logements vétustes fournis par l’employeur, insalubres, délabrés et surpeuplés avec des retenues concernant le paiement des loyers ou de l’électricité
  • Minimisation des maladies et sous-déclaration des accidents professionnels, aucun suivi médical pour les étrangers détachés
  • Non bénéfice des allocations compensatrices de chômages en dépit de leurs cotisations […] » [1]

Selon la charte du CODETRAS, les déterminants de cette situation sont les suivants : (CODETRAS 2004, p.2)

  1. « Dans l’agriculture intensive, le mode de production capitaliste est généralisé : emploi de main d’œuvre salariée et recherche du profit maximum par le propriétaire des moyens de production (entrepreneur individuel ou actionnaire de société) […] » ;
  2. « Le secteur des fruits et légumes de la France méditerranéenne est entièrement soumis à la concurrence internationale […] » ;

« Ces deux déterminants se trouvent renforcés par le processus d’une construction européenne dictée par des considérations essentiellement utilitaristes, notamment en matière de politique migratoire où les directives d’immigration temporaire collent aux besoins des entreprises tandis que restrictions et refoulement visent les travailleurs étrangers en surnombre et leurs familles ».

Toujours selon la charte, il en découle que : (CODETRAS 2004, p.4)

  1. « […] un excès de main d’œuvre susceptible d’accepter des conditions de travail extrêmement dures et souvent dangereuses [est nécessaire] » ;
  2. « […] les travailleurs saisonniers étrangers sous contrat répondent aux besoins de main d’œuvre prévisibles tandis que les étrangers sans papiers constituent une réserve disponible pour faire face aux demandes conjoncturelles, imprévisibles ».

En d’autres termes, le contexte de libre-échange et de pression sur les prix de production évoqué plus haut nécessite une « armée industrielle de réserve » selon les termes de Marx. Il est en effet plus facile de maintenir les ouvrier-e-s agricoles dans une situation d’exploitation (nécessaire pour être compétitif) lorsque ces dernier-e-s sont en concurrence. C’est là où les politiques migratoires entrent en jeu au sein de l’équation, établissant des critères – plus ou moins restrictifs selon le pays et l’époque – concernant l’obtention d’un titre de séjour. Celles et ceux qui ne parviennent pas à remplir les critères sont alors illégalisé-e-s. (De Genova 2002) Ces personnes, dont les droits se restreignent, sont désormais davantage susceptibles d’accepter des conditions précaires de travail d’une part, et d’entrer en concurrence les un-e-s avec les autres d’autre part. Pour emprunter les mots de Patrick Herman, auteur de l’ouvrage Les nouveaux esclaves du capitalisme, « les contrôles aux frontières jouent un rôle extrêmement important dans ce système productif, car les gens doivent être vulnérables pour être exploités de cette manière ». [2]

« Apparenté à de la délocalisation sur place (Terray, 1999), l’emploi de migrants en « situation irrégulière » fondé sur la réduction des coûts salariaux, introduit de nouvelles divisions entre travailleurs et accroît leur concurrence sur le marché du travail. » (Mésini 2009, §23)

A titre d’exemple, en Espagne, les ouvrier-e-s agricoles gagnent en moyenne 45 à 55 euros par jours, mais la concurrence avec les personnes sans permis de séjour peut faire tomber ces chiffres jusqu’à moins de 3 euros de l’heure. (Béatrice Mesini 2008)

Ainsi, l’imbrication de ces diverses politiques « créent une réserve de travailleurs temporaires aux droits amoindris en regard de ceux des nationaux […] ». (Ruhs Martin 2006 cité par Mésini 2009, §44)

… dont il est difficile de s’extirper !

Or, il est pour diverses raisons extrêmement difficile de s’extirper de cette situation généralisée d’exploitation pour les personnes concernées. En effet, les employeurs tendent à profiter de la méconnaissance totale ou relative des lois du pays en question par les ouvrier-e-s agricole. (Béatrice Mesini 2008) De plus, une relation de dépendance tend à s’instaurer entre les travailleurs-euses migrant-e-s et leurs employeurs :

« Autre élément déterminant de cette relation contractuelle bridée, la docilité de ces saisonniers reconduits chaque année « au mérite », mais maintenus dans la sous-qualification et la non-reconnaissance de leur force de travail. […] La dénonciation des abus menace directement les saisonniers revendicatifs de non réemploi au terme de leur contrat, mais aussi les sans-papiers de reconduction à la frontière, en cas d’intervention couplée des inspecteurs du travail, de la gendarmerie et/ou de la police de l’air et des frontières. »  (Béatrice Mesini 2008, §10)

Ainsi, prendre le risque de revendiquer de meilleures conditions de travail est généralement synonyme de conséquences non-souhaitables pour les ouvrier-e-s : tel-le-s perte d’emploi ou renvoi – ce que ne peuvent se permettre des personnes en situation de précarité au sein d’un contexte de concurrence pour les places de travail.

Qu’en est-il de la situation en Suisse ?

Selon les données d’Agrimpuls (division de l’USP rattachée au Département Affaires sociales et prestataires de services)[3], il y a environ 30’000 employé-e-s (à temps complet / partiel) travaillant comme main-d’œuvre au sein des exploitations agricoles suisses, dont la grande partie consiste en une main-d’œuvre étrangère.[4] Philippe Sauvin, secrétaire syndical à L’Autre Syndicat, [5] estime qu’une grande partie de ces personnes viennent des pays de l’Est, du Portugal et quelques un-e-s d’Amérique du Sud. Selon lui, entre 5000 et 8000 d’entre eux/elles n’ont pas de titre de séjour. Un article publié sur swissinfo.ch en 2004 corrobore à peu de choses près ces données ; les chiffres mentionnés parlent d’environ 40’000 ouvrier-e-s agricoles (la plupart étranger-e-s) dont 4000 à 5000 travaillent au noir. [6]

Il est tout d’abord important de souligner qu’en Suisse, le domaine de l’agriculture n’est pas soumis à la Loi fédérale sur le Travail (Ltr), et que les conditions cadres dépendent des cantons.[7] En outre, dans les cantons où un salaire minimum est instauré, le domaine de l’agriculture est exempté (comme à Neuchâtel).

Le paragraphe de l’article de Philippe Sauvin portant sur l’initiative pour la souveraineté alimentaire dans le journal de Solidarités résume bien ces différents éléments :

« Qu’en est-il en Suisse ? L’initiative « Pour la souveraineté alimentaire » a le mérite, outre de poser les bonnes questions et d’exiger un changement radical du paradigme agricole, de demander à son article 6 : « (…) une attention particulière aux conditions de travail des salarié·e·s agricoles et veille à ce qu’elles soient harmonisées au niveau fédéral. » Ceci n’est pas anodin quand on sait que le travail agricole n’est pas soumis à la Loi fédérale sur le Travail (Ltr), et que les conditions cadres (Contrat Type de Travail CTT) sont réglées canton par canton avec très peu de contraintes. Des abîmes séparent les cantons suisses : entre Genève qui plafonne le temps de travail à 45 heures en moyenne et Glaris qui permet 66 heures en été, la majorité de cantons autorisent les 55 heures en moyenne à l’année ! Quant aux salaires, ils peuvent varier entre 3200 francs brut (une simple recommandation) ou moins : 13 fr./h en Valais et 3320 francs brut pour Vaud. Les conséquences pour l’économie ménagère des travailleuses et travailleurs agricoles sont évidentes, sans parler de leur santé. »[8]

Sur le même ton, le flyer d’Uniterre à l’occasion de la fête du premier mai 2018 dénonce les mêmes éléments :

« La Suisse, toute proportion gardée, pays riche et fier de sa prospérité, « championne autoproclamée du partenariat social », ne leur [salarié-e-s agricoles] témoigne pas un meilleur sort : exclu-e-s de la législation fédérale sur le travail, qui a pourtant été conquise de haute lutte à la fin du 19ème siècle, les salarié-e-s agricoles sont soumis-e-s au bon vouloir des gouvernements cantonaux avec des contrats-types de travail sommaires qui fixent les heures hebdomadaires et parfois un salaire minimum. Ceci dit, les écarts entre les différents contrats-types de travail sont honteux, Genève plafonne à 45 heures hebdomadaires et Glaris à 66h en été. Pour les salaires de même : un salaire minimum de CHF 3’420.- brut mensuel pour Vaud, et nettement en dessous et majoritairement uniquement recommandé pour tous les autres cantons !

La longue durée du travail a des effets bien connus : fatigue accumulée et accidents. La pénibilité du travail et les bas salaires ne permettent pas d’atteindre la retraite dans de bonnes conditions. Comme près de la moitié de salarié-e-s agricoles en Suisse viennent de l’étranger (environ 15’000 personnes), il est facile d’exporter les effets néfastes sur la santé engendrés par le travail agricole. Il faut remédier à cette situation ! »[9]

Loïc Bardet (président de l’AGORA) relève qu’il est néanmoins problématique lorsque le patron gagne moins que ses ouvrier-e-s (ce qui arrive). Philippe Sauvin souligne également que les paysan-ne-s font remarquer qu’ils/elles travaillent encore plus d’heures que leur-e-s employé-e-s. Or, il ajoute qu’il s’agit justement d’aborder cette problématique au niveau global (cf. première partie du rapport).

Témoignages

  « C’est dommage on a pas de sous pour faire un film sur les paysans » (Une des personnes interviewées)

J’ai eu la chance de pouvoir m’entretenir avec deux personnes ayant travaillé dans le domaine agricole en Suisse romande, qui témoignèrent de leurs conditions de travail. Par souci de confidentialité, au vu de la sensibilité du sujet et afin de les protéger, je ne donnerai aucun détail concernant leurs situations, hormis ceux qu’ils/elles m’ont autorisé à dévoiler.

La peur de parler

Tout d’abord, un élément qui y ressorti très fort durant les entretiens fut la peur de parler. Une des personnes, tout au début de l’entretien, me dit en me regardant avec un léger sourire : « Vous n’avez pas trouvé beaucoup de monde qui vous parle n’est-ce pas ? ». Avant que je réponde, elle continua : « Ils ont peur ».

Cette personne continua : « Il y a pas beaucoup de gens qui veulent parler. Mais c’est notre droit ! » J’acquiesça. Elle poursuivit : « On ne sait pas [ce qu’il se passe dans l’agriculture]. Parce qu’ils ne parlent pas. Le temps qu’on parle ça finit le travail ».

Horaires et absences de jours de congé

Une des personnes interviewées commençait tous les jours à 5h et finissait entre 18h et 20h, ce qui équivaut à entre 11h et 13h de travail par jour (en ayant déduit le temps des pauses). L’autre personne avait également des horaires la faisant travailler un minimum de 10h-11h par jour. Parfois, durant la période des foins, c’était de 5h à 23h. En outre, les deux personnes avec qui je me suis entretenue n’avaient jamais de jour de congé, ni de vacances. Ils/elles travaillaient donc les dimanches et jours fériés.

  • « Et puis, je me rappelle, la première année, oui j’ai amené une amie à moi mais elle a travaillé depuis lundi jusqu’au samedi puis elle avait demandé « moi le dimanche je peux pas travailler ». [Les patrons lui ont répondu] : « Vous travaillez pas vous venez pas au travail ».
  • Elle a demandé un dimanche et ils l’ont licenciée ?
  • Elle voulait pas travailler les dimanches parce que son mari, c’était le seul jour…
  • Qu’il avait de congé ?
  • Oui
  • Et puis ils l’ont licenciée ?
  • Si tu travailles pas le dimanche c’est fini.»

Les jours de travail n’étaient donc pas négociables. Par contre, les patrons pouvaient exiger des horaires plus longs en fonction des commandes :

« S’il y avait une grosse commande, par exemple samedi, c’était presque l’heure de finir, téléphone, « écoutez, j’ai encore besoin de 100 et quelques boxes de fraises… ou framboises ». On allait jusqu’au bout pour voilà avoir encore une demi-heure et on finit… »

Et cela quoique soient les conditions météorologiques : vent, froid, soleil, neige,…

Des salaires très peu élevés

Le salaire est extrêmement peu élevé pour les ouvrier-e-s agricoles. Un-e d’entre eux/elles était payé-e un peu plus de 2000.- par mois ; l’autre 13,40.- de l’heure. C’est un des domaines où les salaires sont les plus bas. En outre, il est important de garder à l’esprit le fait que les coûts de la vie en Suisse sont très élevés.

Le logement

En outre, les personnes que j’ai rencontrées témoignaient de conditions de logements extrêmement précaires. Dans une des situations, les ouvrier-e-s étaient logés dans des containers de chantier, 8 par container, qui est en deux parties dont chacune mesure environ 1,5 sur 3,5 mètres. Les personnes devaient payer 355.- par mois pour leur lit (lits superposés). Dans une autre des situations, la personne me décrivit son logement comme « dégueulasse », et devait se doucher avec une tasse (absence de douche) et dans le froid (absence de chauffage).

Problèmes de santé

Une des personnes interviewées dû être opérée suite à une hernie discale – elle n’avait pas de problème de dos avant de travailler dans l’agriculture.

  • « Et puis moi j’ai pas déclaré que c’était au travail, parce que c’était au travail que j’ai tombé malade…
  • Avant vous aviez pas mal au dos ?
  • On était en train de faire les tunnels pour les serres. Et là on doit couvrir avec le plastique, où on doit faire avec une corde qu’on doit bien serrer. Le temps que j’ai serré, et je me suis baissée, j’ai senti quelque chose au dos. […] Le lendemain matin j’ai eu de la peine. J’étais presque à aller le pied comme ça [elle montre qu’elle traine son pied]. Je marchais plus normalement. »

Cette personne a dû être opérée en urgence. Lorsqu’elle a appelé ses patrons pour les avertir, elle raconta qu’ils lui firent des reproches. Deux mois après, elle recommença à travailler contre l’avis du médecin :

« Après deux mois de l’opération, j’ai demandé au médecin si je peux commencer le travail. Le médecin de famille il m’a conseillé pas. Parce qu’avec cette opération… Moi j’ai dit je commence à 50%, pour voir comment ça se passe, si ça va mieux je recommence, si ça va pas je redescends. »

Or un jour, suite à une erreur de la part du médecin qui lui donna un certificat l’autorisant à travailler à 100% (au lieu de 50% comme elle devait), ses patrons lui dirent : « Mais vous faites quoi ? Vous êtes en arrêt maladie ou vous êtes au travail ? ». Elle eut beau expliquer que c’était une erreur, ses patrons la licencièrent sur le coup. Elle refusa pourtant de signer la lettre – malgré les cris des patrons. En effet, elle était rédigée en allemand et en français, et ne comprenant pas l’allemand, elle refusa de signer un document qu’elle ne comprenait pas :

  • « Alors je fais aussi une lettre en roumain, et je l’amène à signer : vous signez ?
  • Ah mais ça c’est différent.
  • Mais pour moi aussi c’est différent parce que je comprends pas ce que c’est écrit en allemand.
  • Mais c’est la même chose en français et en allemand.
  • Mais je dois être sûre. »

Heureusement que cette personne tint bon, puis alla au syndicat. Unia écrit alors à ses patrons pour exiger les contrats ainsi que les fiches de salaire. Le même jour où ils reçurent cette lettre, elle se coinça à nouveau le dos. Ils l’accusèrent de faire exprès. Loin de faire du théâtre, cette personne portera les conséquences de la dureté du travail toute sa vie :

« Le médecin il voulait me donner des médicaments comme la morphine mais j’ai pas accepté j’ai dit non. J’essaie de pas faire des faux mouvements, de pas porter lourd… De faire des exercices que le physio il m’a conseillé, et le médecin il a dit on peut rien faire, vous devez rester avec cette douleur toute votre vie. »

Autre source de problèmes concernant la santé des ouvrier-e-s : les pesticides. Un des témoignages recueillis est très parlant :

  • « L’année passée, j’ai des copines elles ont eu une allergie tout le cou, le visage à cause des pesticides… Le médecin ils ont pas voulu dire. Parce que en fait quand ils ont dit que voilà je sais pas ce qu’il se passe on a des allergies, le patron ils ont envoyé à son médecin! Ils ont dit vous allez pas à [nom de la ville concernée] ou ailleurs, vous allez à ce médecin.
  • A leur propre médecin !
  • Et puis… On trouve pas, on trouve pas… Ils ont pas trouvé à cause de quoi. Ils ont fait des analyses de sang, d’urine, toutes les analyses. On sait pas.
  • Donc c’est les pesticides…
  • Moi j’ai dit je sais pas pourquoi vous êtes pas allées à l’urgence, là ils trouvaient tout de suite ! Non je pense qu’ils ont des choses que… ça tourne autour de eux. Parce qu’ils savaient très bien que s’il va dire que c’est à cause de eux…
  • Ils auraient des problèmes… »

Selon ces sources, tout porte à croire que des mécanismes sont donc en place afin de ne pas mettre en cause les conditions de travail des ouvrier-e-s agricoles.

De plus, la personne qui m’a rapporté ces informations me dit également qu’elle dû aller à l’hôpital après avoir mangé des fraises. Elle y alla la nuit (en dehors de ses heures de travail) et ne déclara pas que cela s’était passé au travail.

Selon les témoignages des personnes rencontrées, d’autres cas de problèmes de santé eurent lieu dans le cadre du travail sans que les personnes concernées ne reçoivent les traitements adéquats.

Faux contrats

En outre, les personnes interviewées témoignèrent d’être employées au noir (et donc sans assurances) ou avec des faux contrats :

  • « En 2013, le contrat c’est eux qu’ils ont signé. Oui moi j’ai envoyé depuis la Roumanie.
  • Ils ont signé à votre place ?
  • Moi j’ai envoyé des papiers depuis la Roumanie, je viens de Roumanie, et puis ils ont vu comment je fais la signature et ils ont signé mon contrat. Bon j’ai rien dit parce que j’étais content que j’ai trouvé travail… »

Assurances

En Suisse, un système d’assurances privées est en place. Les montants des primes et des franchises sont très variables. Comme le relève Yvan Droz concernant les agriculeurs-trices :

« Les assurances sociales jouent donc un rôle important pour la santé physique et psychologique des agriculteurs. Le système suisse d’assurances privées déploie des effets défavorables sur les producteurs de lait. Ceux-ci sont assurés contre la maladie et les accidents, mais optent souvent pour une franchise élevée afin de diminuer leurs primes. Or, une franchise haute décourage le recours aux soins médicaux. » (Droz et al. 2014, p.160)

Une des personnes que j’ai rencontrées me partagea le même phénomène avec d’autres termes :

« On était obligé à avoir l’assurance chez eux [les patrons], la franchise c’était 2500.- donc on pouvait pas tomber malade. [Rires] Parce que si on tombait malade on devait être malade toute l’année pour arriver à 2500.- ! »

Toujours concernant les assurances, voici une autre situation : après des problèmes de santé, une des personnes interviewées travailla deux mois à temps partiel. Son assurance fit une demande d’expertise à l’AI (assurance invalidité). Or, elle ne fut pas payée durant ces deux mois et dut attendre le remboursement de l’assurance – ce qui est une violation du droit du travail. Sans salaire, elle se rendit à contre cœur – « Je ne veux pas être aux sociaux » – aux services sociaux afin de recevoir l’aide sociale.

Méconnaissance des droits

Un autre élément qui ressortit des entretiens est la méconnaissance des droits, et plus largement du système, du contexte :

« Quand tu arrives, tu connais pas la langue, tu connais personne, c’est très dur. »

Une des personnes me confia que que « beaucoup de gens ne savent pas tous les droits qu’ils ont ». Elle me raconta ensuite qu’elle ne savait pas qu’elle avait droit aux allocations familiales, et pensait également que lors d’une demande de subsides pour les assurances maladie, il fallait rembourser par après (ce qui n’est pas le cas).

Sentiment d’injustice, d’absence de loyauté

Les deux personnes avec qui je me suis entretenue me partagèrent leur sentiment d’une absence de loyauté de la part de leurs anciens employeurs :

« J’ai jamais fait des problèmes, j’ai jamais manqué du travail, j’ai jamais dit rien rien rien rien.. J’ai été correcte tout le temps. »

« J’ai ressenti comme s’il me jetait comme une poubelle, c’est ça qui fait mal, car j’ai travaillé dur. »

« Ils ne respectent pas les ouvriers. Une fois ils m’ont dit « Tu vas derrière [dans la voiture] parce que la place du chien c’est devant ». » 

Esclavagisme

Un mot clé qui est revenu souvent au cours des deux entretiens est l’esclavage :

« Je sais pas si vous voyez des films avec des esclaves… C’est comme ça là-bas. »

« Ils nous traient comme des esclavagistes »

« Il prend des ouvriers comme esclaves »

« C’est pas un boulot c’est de l’esclavagisme »

Dépendance vis-à-vis de cette situation d’exploitation

Or, ces personnes – conscientes d’être exploitées – sont également conscientes de leur dépendance vis-à-vis de leur emploi :

« Tu es obligé d’entrer dans la prison, parce que t’arrives pas à trouver. Sur les chantiers il y a trop de contrôles. »

En outre, une des personnes a reçu des menaces de renvoi de la part de son employeur si elle ne se pliait pas aux ordres – en sachant qu’une perte d’emploi est synonyme de précarité. Cela est vrai particulièrement lorsque les ouvrier-e-s n’ont pas de permis de séjour.

Migration et exploitation

Ces situations d’exploitation décrites ci-dessus sont rendues possibles et se basent sur le fait que des personnes sont en situation de précarité – et ne peuvent ainsi pas s’extirper facilement de la « prison » au sein de laquelle ils/elles sont rentré-e-s. Or, les personnes ne bénéficiant pas de la nationalité suisse ou d’un permis stable (tel le permis C) sont davantage susceptibles d’être en situation de précarité, au vu notamment de la difficulté à trouver une source de revenu. Cela est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit de personnes illégalisées.

« Mais vous voyez c’est seulement les gens qui viennent de l’étranger… Parce que on a eu des collègues qui sont Suisses, ils ont travaillé jusqu’à midi, ils ont dit non… Avec ce salaire que je suis payé, ça c’est pas pour moi… »

L’inefficacité des contrôles

Selon mes interlocuteurs-trices, les contrôles sur les lieux de travail sont en général inefficaces, étant donné la proximité des patrons :

« Oui et le problème c’est qu’on a eu aussi des contrôles sur le champ. Ils sont venus ! Et puis ils ont pris : « vous, vous et vous, vous venez ici ».

  • Comment ça se passe, vous avez un contrat 100% ?
  • Oui
  • Vous travaillez les jours de fériés ?
  • Non, jamais.
  • Vous travaillez les dimanches ?
  • Jamais…

Voilà, c’était tout comme ça. Non parce qu’ils ont peur… Et puis un il a resté à la maison par exemple, le fils il a resté à la maison, il a téléphoné à tous les chefs d’équipe, écoutez il y a le contrôle, celui-là, celui-là, celui-là, il faut envoyer se promener parce qu’ils ont pas de papiers. […] Ils sont partis quelques heures se promener… Voilà. »

Ainsi, par peur des représailles, « devant le patron on dit rien ».

Une des personnes me dit que le mieux serait de mettre en place des contrôles, mais d’une part en posant les questions aux ouvrier-e-s loin du patron, et d’autre part d’observer les pratiques sur place – mais sans mettre en danger les personnes n’ayant pas de papiers. Cette personne proposa de conditionner l’octroi des subventions au respect de conditions de travail dignes.

« C’est dommage que ça n’existe pas, une commission, une loi… Pour regarder les paysans… Car si le patron est à côté, on va dire « on mange bien, c’est tip top, etc. ». »

Le rôle des syndicats

Dans les cas décrits ci-dessus, les syndicats tel que Unia peuvent jouer un rôle protecteur et empêcher certaines violations des droits des ouvrier-e-s. La preuve en est que les patrons ne sont absolument pas ravis d’apprendre que leurs employé-e-s sont syndiqué-e-s :

« Tout le monde disait, il faut signer Unia parce que c’est bien le syndicat. Parce que si jamais une fois t’as un problème t’es couvert-e-. […] Et puis eux ils savaient pas que j’étais au syndicat. La première lettre qu’ils ont envoyé Unia.. Pfiou… Ils ont sauté au plafond.

  • Mais qu’est-ce que vous avez fait vous êtes inscrit-e à Unia ?
  • Quoi j’ai pas le droit ? C’est moi qui paye ! J’ai tous les droits !

Et puis après ils ont dit que « ah mais nous on vous a aidé beaucoup parce qu’on vous a fait un permis B » parce que avant j’ai travaillé beaucoup d’année avec un permis N. Et ils ont dit « on vous a fait un permis B comme ça vous pouvez amener votre [famille] ici et maintenant vous faites quoi ? ». Ecoutez moi j’ai amené ma [famille] ici sous ma charge. Si vous voulez pas me faire un permis B vous faisiez pas ! »

Voici un autre exemple de discussion relayée par un-e de mes interlocuteurs-trices :

  • « Ah vous êtes syndiqué-e ? 
  • Oui j’ai pas le droit ? J’ai tous les droits ici en Suisse. Vous aussi vous avez les droits non ? Ici en Suisse j’ai entendu qu’on est égaux non ? J’ai pas le droit d’être au syndicat ? »

Il est toutefois plus prudent de rester discret-e-s quant au fait d’être syndiqué-e :

« Et eux ils savaient pas. Et j’ai pas dit à personne, parce qu’on avait des collègues, tout ce qu’ils entendaient ils allaient parler au patron. Et j’ai pas dit. »

Voici un exemple où le syndicat a gagné : cela concernait une personne avec un contrat indéterminé (contrat fixe), mais qui n’était pas payée durant les deux mois d’hiver où il n’y avait pas de travail. Les patrons ont alors dont dû reverser les indemnités à la personne concernée. Les syndicats peuvent donc fonctionner comme remparts concernant les droits des travailleurs-euses.

Les difficultés des agriculteurs-trices

Une des personnes rencontrées a souligné les difficultés rencontrées par les agriculteurs-trices :

« 80-90% des paysans ils sont en dépression, ils ont des dettes… Je lui ai demandé « mais alors pourquoi vous prenez un-e ouvrier-e » et il m’a répondu « tout seul j’arrive pas » ».

 

 [1] http://barthes.enssib.fr/TERRA/article766.html, consulté le 13 avril 2018.

[2] Interview pour France culture, minute 42. https://www.franceculture.fr/emissions/terre-terre/les-nouveaux-esclaves-du-capitalisme

[3] https://www.agrimpuls.ch/fr/a-notre-propos/, consulté le 26 juin 2018.

[4] https://www.agrimpuls.ch/fr/offre/main-doeuvre/droit-du-travail-et-conditions-de-sejour/, consulté le 26 juin 2018.

[5] http://www.lautresyndicat.ch/, consulté le 26 juin 2018.

[6] https://www.swissinfo.ch/fre/comment-mieux-prot%C3%A9ger-les-ouvriers-agricoles/4226480, consulté le 26 juin 2018.

[7] https://www.solidarites.ch/journal/d/article/6616, consulté le 26 juin 2018.

[8] https://www.solidarites.ch/journal/d/article/6616, consulté le 26 juin 2018.

[9] https://uniterre.ch/application/files/5815/2535/4158/Flyer_SouvAlim_1_Mai_2018_FR_DEF.pdf, consulté le 26 juin 2018.

Bibliographie

Albertini, Antoine. 2018. Les invisibles. Une enquête en Corse. Lattes.

Béatrice Mesini. 2008. « Flexi-insécurité dans un secteur en tension : processus de segmentation statutaire et ethnique du marché des saisonniers étrangers dans l’agriculture ». Revue Asylon(s), no 4. article766.html.

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Gladys, 25 ans, nous vient tout droit de Neuchâtel en Suisse, c’est d’ailleurs là bas qu’elle partira avec L’AMAR (lieu autogéré multiculturel d’accueil et de rencontres). Elle y étudiera les ressorts des mobilisations et des luttes pour les droits dans le contexte migratoire en Suisse et fera le lien avec le contexte des travailleur.se.s migrant.e.s saisonnier.e.s dans l’agriculture. Passionnée de sociologie et d’anthropologie, elle a étudié les sciences politiques à Lausanne puis fait un Master interdisciplinaire en études du développement au Graduate Institute. Portant un intérêt profond pour les questions de mobilité humaine et de mobilisations, cette mission qui la réjouit s’inscrit dans une réelle démarche personnelle. Elle est par ailleurs fascinée par la langue arabe qu’elle apprend avec plaisir.

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