Mais comment agir contre un génocide ?

Je pourrais vous retracer l’histoire des Rohingya, vous expliquer comment ils sont passés de rejetés, apatrides, exclus à persécutés puis massacrés. Je pourrais vous parler de toutes les souffrances qu’ils ont vécues et qu’ils vivent encore aujourd’hui. Je pourrais vous parler de leur détresse et de la misère dans laquelle ils vivent. Mais je ne le ferai pas. Je vais simplement tenter de refléter de ce que j’ai compris de la situation actuelle qui, selon moi, dépasse la crise humanitaire par sa complexité.

Les Rohingya n’ont pas fui à cause d’une catastrophe climatique qui pourrait se régler par des campagnes d’appel aux dons. Non, ils ont fui un peuple entier qui les rejette voire qui veut les éliminer. La situation est bien plus grave que ce que les médias laissent transparaître. C’est en effet ce que j’ai compris ces premières semaines passées en Birmanie.

Depuis que je suis arrivée je ne sais pas comment me comporter vis-à-vis de cette question : Dès que j’ai commencé à parler de Rohingya aux premiers Birmans avec qui j’ai eu l’occasion de discuter, j’ai vite réalisé que ce sujet les mettait très mal à l’aise. Rien que de prononcer le mot Rohingya est problématique en Birmanie.

Voilà le topo : Pour la très grande majorité des Birmans les Rohingya sont des habitants du Bangladesh qui se sont illégalement installés en Birmanie pendant la période coloniale. Ils n’ont donc rien à faire en Birmanie.

Ensuite, un grand nombre de personnes (surtout les Rahkine, l’autre ethnie de l’Etat Rahkine où vivent les Rohingya) associe les Rohyinga au groupe armé ARSA responsable des attaques de postes de sécurité en août dernier (les opérations militaires en réponse à ces attaques ont provoqué, entre autres, l’exode de plus de 600 000 Rohingya au Bangladesh), ils les voient donc comme des terroristes.

Plus grave encore, la majorité des Bamar, une ethnie bouddhiste représentant environs 70% de la population, rejette les musulmans dans leur ensemble. Ils estiment que l’identité birmane est indépendante de la religion bouddhiste. Pour eux, les musulmans sont même de très mauvaises personnes à qui il ne faut pas faire confiance. C’est en effet ce que leur apprend l’école, leur famille, et leur entourage depuis le plus jeune âge. C’est presque une idée « culturelle ». C’est dans ce contexte qu’une de mes collègues, musulmane, ne révèle pas toujours à ses amis qu’elle pratique cette religion par peur de rejet.

Ce rejet des musulmans est basé sur l’idée selon laquelle nous sommes une population qui se reproduit très rapidement et que si rien n’est fait, la Birmanie deviendra rapidement un pays musulman. Ils pensent aussi que nous sommes tous des terroristes… »

Bizarre, cela me fait penser à des propos entendus en France…

Alors voilà, ce que j’ai réalisé me fait très peur. Même les personnes travaillant dans les « droits de l’Homme » ont des opinions très divergentes concernant cette question. Certains pensent qu’il faut les défendre sans autre condition. Certains me diront qu’il faut les défendre en tant qu’humains mais que ça ne change pas le fait que ce ne soit pas de « bonnes personnes ». Certains ne veulent même pas en entendre parler. C’est pour cela que l’association dans laquelle je travaille, fondée par 6 membres, n’en compte plus que 3. L’association s’est divisée. Il y a d’un côté ceux qui acceptent de travailler sur des projets défendant les Rohingya et puis les autres.

Attention, je ne veux pas faire de mes constations une généralité et mettre tout le monde dans le même sac. D’autant plus que les Birmans que j’ai rencontrés sont d’une gentillesse et d’une hospitalité inégalée à mon égard, ce qui rend la situation encore plus incompréhensible.

Que penser de tout ça ?

A côté de ce que pense (une partie) de la population birmane (ce qui est à mon sens, la base de la problématique), il y a également les actions (ou inaction) du gouvernement. En effet Aung San Suu Kyi, conseillère d’Etat et personnalité morale extrêmement influente dans le pays, joue un jeu dangereux en ne prenant pas explicitement la défense de cette ethnie. Ce positionnement légitime en quelque sorte les préjugés bien ancrés dans l’opinion publique. Puisque « Daw » Aung San Suu Kyi ne dit pas que c’est mal, alors, c’est qu’on a le droit de penser comme ça.

Il y a également quelques groupes et personnalités « nationalistes » (mais pas que…) qui diffusent largement des discours de haine et fausses informations à travers les réseaux sociaux et les médias. Ce phénomène est extrêmement dangereux puisqu’il est difficile pour la population birmane de s’informer via un média complètement neutre : souvent « contrôlé » par le gouvernement ou bien les militaires. De plus, les informations diffusées via les réseaux sociaux ont un impact non négligeable puisque ces réseaux sont largement utilisés en Birmanie (par exemple, ici, on me contacte presque que par Facebook : dans la sphère privée mais aussi dans la sphère professionnelle.)

Je pense également que cette « haine » est largement propagée par l’armée birmane dans une stratégie de « diviser pour mieux régner ». En effet, le pouvoir de l’armée au sein du gouvernement étant controversé, cette situation lui permet de retrouver une certaine popularité puisqu’elle est vu comme le « protecteur » du pays contre les « méchants musulmans terroristes ».

C’est là que je me suis demandé : mais alors comment faire ? Améliorer la situation des Rohingya dans les camps du Bangladesh oui, mais après quoi ? Les renvoyer en Birmanie ? La persécution continuera, et si ce n’est pas une persécution étatisée les tensions religieuses et ethniques de l’Etat de Rahkine sont telles que la situation dégénérera de nouveau à un moment ou un autre.

Voilà plusieures pistes de réflexion pour agir :

–       S’informer et informer les autres. Actuellement ce problème fait beaucoup de bruit en France et à l’international. Du « buzz » d’Omar Sy à l’émission « le dessous des cartes » ; on commence à en parler en insistant sur la crise humanitaire et la nécessité de faire des dons. Même s’il est très important d’améliorer la situation des camps de réfugiés, le risque de ce soudain « buzz » serait de croire que tout peut s’arranger en donnant de l’argent aux humanitaires ou directement à la population, or, ce n’est pas le cas. C’est ce que veut nous faire comprendre ce Rohingya, réfugié au Bangladesh, interrogé lors d’un Facebook live :

Nous n’avons pas besoin de votre or et de vos diamants, nous avons tout ce dont nous avons besoin dans notre pays. Nous ne nous sommes enfuis au Bangladesh que pour sauver nos vies. »

–       Dénoncer l’inaction d’Aung San Suu Kyi

–       Agir sur l’éducation. L’éducation civique voire même l’éducation tout court est un grand enjeu en Birmanie. La tolérance entre ethnies et entre religions ne pourra s’établir véritablement qu’au sein des « futures » générations. Il faut commencer dès maintenant à diffuser des valeurs de respect et d’égalité entre les différentes religions.

–       Eviter de partager de fausses informations à ce sujet et contrer les messages de haine diffusés largement à travers le pays.

L’association CYSH et Info Birmanie travaillent également en suivant ce raisonnement : Il faut établir une solution durable et qui s’inscrive dans le temps.

Enfin tout cela m’amène à une réflexion sur la situation française et européenne, la monté de l’extrême droite ainsi que le rejet des migrants, voire des musulmans… Il est grand temps d’agir et de stopper les messages de haine diffusés à travers les politiques mais aussi notre entourage. Il est temps d’apprendre à respecter tous les humains indépendamment de leurs différences. Il est temps de prôner une vision humaniste. Il est temps d’ouvrir nos frontières et de tendre la main à ceux qui en ont besoin. Il est temps d’être humain tout simplement.

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