Les Ankerzentren, le projet controversé de Horst Seehofer

L’arrivée au gouvernement de Horst Seehofer en février dernier ne s’est pas faite sans bruit. En effet, dès sa prise de poste en tant que « ministre de l’intérieur et de la patrie » fin février dernier, le leader du très conservateur parti bavarois CSU a tout de suite relancé le débat sur l’accueil des étrangers en Allemagne. Sa proposition la plus controversée est de créer des centres fermés répondant au doux nom de « Ankerzentren ». Ce projet devrait débuter avec l’ouverture de centres pilotes d’ici septembre.

 

Anker est l’acronyme en allemand pour Ankunft, Entscheidung et Rückkher : accueil, décision et retour. L’idée est de rassembler toutes les administrations nécessaires à la procédure de demande d’asile sur un même site, où les exilés seraient logés jusqu’à la fin de leur démarche. Ce casernement pourrait durer jusqu’à 18 mois pour ceux dont les perspectives de rester sont faibles, comme pour les personnes issues des pays dits sûrs ou des pays avec lesquels l’Allemagne a signé des accords de réadmission (sujet d’un prochain article). Ceux pour lesquels la procédure de demande d’asile aurait abouti à la délivrance d’un statut de protection seront transférés dans un autre centre d’accueil géré par les communes. Les autres devront rester dans le centre pour faire appel de la décision, et y demeurer jusqu’à la fin des divers recours possibles. Le but : accélérer les procédures, et permettre ainsi d’expulser rapidement les déboutés. Dans ces centres immenses, aux capacités d’accueil de plusieurs milliers de personnes, la liberté de circuler sera de pure forme : les exilés pourront sortir du centre, mais n’auront pas le droit de vivre ailleurs, de voyager hors d’un périmètre délimité, ou de quitter le centre plus de deux jours. Pour mener à bien ce projet, pas besoin d’une nouvelle loi sur la migration, mais plutôt d’Etats volontaires dans lesquels ouvriront dès septembre cinq à six projets pilotes puis, en cas de réussite, une loi prévue pour janvier 2019 qui généralisera les Ankerzentren sur tout le territoire.[1]

Quelle évolution depuis 2015 ?

L’Allemagne étant un pays fédéral, il y a toujours eu une différence selon les Länder en termes de politique d’accueil, ce qui ajoute de l’opacité à des systèmes déja complexes. Cependant après 2015 et le long été des migrations, la tendance a été de normaliser les centres d’accueil et de traitement des demandes à l’image d’Eisenhüttenstadt (voir article), qui regroupent déjà plusieurs administrations sur un même site. Ces centres ont pour but de clarifier la situation administrative de l’exilé et lui permettre de déposer sa demande d’asile. Il ne doit pas y rester plus de six mois. Il est ensuite transféré vers des Gemeindezentren, des centres d’accueil gérés par les communes, même si sa procédure n’a pas encore abouti.

Autre particularité du système allemand, la Königsteinschlüssel ou clé de Königstein, qui détermine un quota du nombre de personnes accueillies par Etat en fonction des revenus de l’Etat et de son nombre d’habitants. Concrètement, lorsqu’un exilé se déclare aux autorités en Allemagne, il est inscrit dans le logiciel EASY qui détermine où la personne doit être envoyée. Une fois qu’il est envoyé dans un Etat et qu’il a déposé sa demande d’asile, il ne peut plus continuer ses démarches auprès d’une administration dans un autre Etat. Cependant, il peut être transféré plusieurs fois d’un centre à un autre selon l’évolution des capacités d’accueil au sein d’un même Etat.[2] 

La Bavière à l’origine du projet

En Bavière, l’Etat du Sud de l’Allemagne, l’un des territoires les plus riches et les plus conservateurs du pays, existent déjà des centres « fermés » qui ont été cités en exemple par le ministre de l’intérieur. Le centre de Bamberg, ouvert en 2011, avait d’abord été pensé comme un centre de transit pour les personnes issues des Balkans et qui étaient systématiquement renvoyées chez elles. Christian Jakob, journaliste au TAZ, offrait un compte rendu glaçant lors d’une visite en avril dernier, relatant les conditions de vies difficiles des résidents. Les personnes rencontrées témoignent d’accès difficile à l’école pour les enfants, de cours d’allemand accessibles pour une minorité, et de violences régulières venant de la police ou des agents de sécurité. En attente des décisions administratives, les exilés passent le temps sans avoir le droit de travailler. En cas de refus de protection, les 100 euros d’argent de poche accordés par personne sont supprimés. La liberté de se déplacer est formelle : les résidents du centre peuvent sortir quelques heures pour aller en ville. L’isolation est totale : tout est fait pour que rien ne justifie le besoin de sortir du site et de se mélanger aux populations locales. Ainsi, à l’abri des regards, il est plus facile d’expulser massivement. Bamberg devrait devenir un Ankerzentrum d’ici septembre.

Siège de la CSU à Munich

La Bavière a pour ambition de se positionner comme Etat leader en terme de politique migratoire. Le chef du gouvernement bavarois Markus Söder, également CSU, a annoncé mardi 5 juin un nouveau plan concernant l’asile pour la Bavière, avec l’ouverture de pas moins de sept Ankerzentren. Les autres mesures prévues sont très dures : la suppression de l’argent de poche des détenus, qui bénéficieraient en contrepartie d’avantages non monétaires, « pour éviter qu’ils envoient l’argent distribué à leurs familles » ; une possibilité de travailler à la maintenance des centres … pour 80 centimes d’euro par heure ; enfin, des avions spéciaux pour expulser en plus grand nombre et lancer des programmes d’aides au retour. La complicité évidente entre le ministre de l’intérieur du gouvernement fédéral et M. Söder laisse présager un axe fort Berlin-Münich de mauvais augure pour l’évolution de la politique migratoire allemande.[3]

Un projet qui fait débat

Les autres Länder n’ont cependant pas accueilli à bras ouverts cette proposition de centre fermés, qui a mené à de vifs débats au sein des gouvernements régionaux. Hessen ou Berlin se sont clairement opposés au projet, considérant qu’il mène à l’isolation des exilés et rend impossible un processus d’intégration dans la société, et que l’enfermement pour des durées aussi longues sans accès à quelconque activité favoriserait un climat conflictuel nocif pour la santé. Même si des personnalités politiques se sont exprimées en faveur du projet, seules la Bavière et la Saxe ont validé leur participation à la phase pilote. Toutefois, de nombreux centres de premier accueil ressemblent déjà fortement aux futurs Ankerzentren, avec un regroupement des administrations et un isolement prononcé des exilés, à l’exemple de Gieße dans le Land de Hesse, Lebach en Saarland, le centre de transit Manching en Haute Bavière, ou encore Heidelberg dans le Baden-Württemberg (liste non exhaustive).[4]

Centre d’Eisenhüttenstadt

Les politiques ne sont pas les seuls à contester ce projet. La société civile s’est largement manifestée pour s’opposer à l’ouverture des Ankerzentren. L’organisation non gouvernementale Pro Asyl a dénoncé des conditions de vie contraires au respect des droits de l’homme et particulièrement des droits des enfants, qui souffrent déjà du compartiment, du stress et de l’exposition à la violence dans les centres d’accueil existants.[5] Le Paritätische Gemeinverband, une fédération de plus de 9000 associations et de collectifs pour la justice sociale et contre l’exclusion, s’est prononcée contre les Ankerzentren la semaine dernière dans une lettre au ministre de l’intérieur, mettant en doute l’accès au droit pour les exilés dans des centres trop grands et dont le mot d’ordre est la rapidité de traitement des procédures.[6] Werner Schiffauer, chercheur émérite en sociologie des migrations et membre du Conseil pour la Migration, dénonce quant à lui un projet cynique qui, en détériorant les conditions de l’accueil en Allemagne, souhaite envoyer un signal fort aux potentiels voyageurs: vous n’êtes pas les bienvenus ici. Il ajoute que la proximité impliquée par ces centres gigantesques aurait pour conséquence une augmentation des conflits entre détenus et avec les autorités liée à la frustration et à l’isolement, mais aussi à une possible augmentation de la petite criminalité pour répondre à l’absence d’opportunités laborales, et enfin à une détérioration de la santé des exilés.[7]

Les Ankerzentren traduisent une volonté affichée d’exclure les exilés de la société allemande et une déshumanisation grimpante de la procédure de demande d’asile. Ce sujet préoccupe particulièrement les groupes organisés de réfugiés, à l’image de Corasol (Contre le racisme Solidarité), association d’exilés originaires d’Afrique francophone, qui organise le 16 juin un atelier pour informer les exilés sur les réformes du nouveau gouvernement, ainsi qu’une manifestation le 20 juin devant le Bundestag. Affaire à suivre, donc.

[1] https://oplatz.net/was-ist-ein-anker-what-is-an-anker/

[2] http://jungle-news.arte.tv/fr/2016/11/14/comment-lallemagne-accueille-ses-migrants/

[3] http://www.taz.de/!5507909/

[4] https://www.focus.de/laender-reagieren-zurueckhaltend-auf-plaene-fuer-fluechtlingseinrichtungen-anker-zentren-kommt-seehofers-prestige-projekt-zunaechst-als-kleine-loesung_id_9015590.html

[5] https://www.domradio.de/themen/soziales/2018-05-31/gruene-und-pro-asyl-ankerzentren-verletzen-kinderrechte

[6] https://www.neues-deutschland.de/artikel/1090229.asylpolitik-paritaetischer-lehnt-ankerzentren-ab.html

[7] https://www.tagesschau.de/ausland/interview-ankerzentren-101.html

Aude a 24 ans et elle vient de Paris où elle a fait un master de relations internationales. Elle part à Berlin avec Migreurop pour travailler sur l’évolution de la politique migratoire en Allemagne avec Borderline Europe.

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