L’agriculture biologique : réelle transformation ou poudre aux yeux?

La semaine dernière, j’ai eu l’occasion de rencontrer deux agriculteurs lorrains impliqués dans des démarches alternatives à l’agriculture conventionnelle.  Le premier, Mr. P., est arboriculteur en biodynamie, et le second, Mr. B., maraîcher en bio. À première vue, ils se situent autour d’une idée commune, celle de produire des légumes ou des fruits sans utiliser de produits chimiques de synthèse (engrais ou pesticides), tout en veillant à préserver l’équilibre environnemental. Ces labels, qui rassurent le consommateur lorsqu’ils sont mentionnés au-dessus des produits, recouvrent pourtant des conceptions et des manières de produire qui sont très différentes.

 

Pour Mr. P, l’agriculture est une affaire de famille : son père était éleveur, et c’est à son cousin qu’il a repris le domaine. Il possède actuellement six hectares de vergers, principalement constitués de pommiers et de poiriers, et affirme : “c’est le minimum syndical pour amortir le [coût du] hangar et [de] la chambre froide”. Pour expliquer le choix de ce type de production, il invoque un “amour pour les arbres fruitiers”, et reprend la devise des paysans lorrains dans les années 1980 : “Vivre et travailler au pays… Je rajoute de la production de fruits sains et savoureux”. Dès son installation, en 1986, Mr. P. plante et entretient ses arbres selon les critères de l’agriculture biologique. En 2002, il poursuit son objectif de produire des “fruits sains et savoureux” en passant à la biodynamie. Il présente cependant ce changement en déclarant “Je voulais valoriser, à juste prix” : c’est le premier indice d’une vision productiviste de l’agriculture.

Une partie du potager de Mr. B.

Quant à Mr. B, rien ne le destinait à devenir maraîcher : il a d’abord obtenu un master en géophysique, a ensuite travaillé dans l’informatique en tant que développeur, avant de se lancer dans le maraîchage, il y a maintenant onze ans de cela. Il est régulièrement présenté comme appartenant au mouvement des microfermes, bien qu’il rejette l’utilisation de ce terme. De manière générale, le maraîcher se caractérise par le nombre de légumes qu’il cultive (entre vingt et cinquante) plusieurs fois dans l’année sur les mêmes parcelles, contrairement au légumier, qui cultive de manière intensive entre trois et huit légumes différents, et cela dans une exploitation mécanisée. Le maraîchage s’impose logiquement à Mr. B., qui justifie son installation ainsi : “ J’avais besoin de diversité. J’ai découvert l’agriculture par l’AMAP, et je me suis pris au jeu par le côté auto-organisation des consommateurs pour se nourrir. Et le sens que j’y ai vu, c’était nourrir les gens, je cherchais un sens social à ce que je faisais, je voulais gagner ma vie mais je voulais la gagner utilement.” Outre la recherche d’une utilité sociale, Mr. B. évoque aussi des raisons d’ordre personnel : “Un autre point important dans ma ferme, c’était que je voulais arrêter de faire des séparations entre vie professionnelle, vie politique, militante, philosophique… et puis vie personnelle, et du coup le fait de travailler là où je vis, que je puisse m’occuper de la famille en cours de boulot… et puis que ça puisse nourrir ma militance et que mon boulot nourrisse aussi ma militance,  c’était tout ça que je voulais ensemble, même si il ne faut pas confondre tout sans arrêt, [je voulais] casser les limites sans que ça devienne indistinct.”

Un verger de pommiers « basse tige », c’est-à-dire de petite taille qui facilite la récolte.

Si les deux agriculteurs se rejoignent dans la recherche d’une production de qualité qui exclut l’utilisation de produits de synthèse, leurs motivations sont donc bien distinctes. Les objectifs qu’ils tentent d’atteindre sont tout aussi différents : lorsqu’il évoque le mouvement de reconversion des arboriculteurs dans l’agriculture biologique en Alsace, Mr. P décrit l’alternative qui se présentait à lui : “Soit on replantait, mais on était concurrents [avec les autres arboriculteurs bio], soit on a préféré faire l’atelier de transfo [c’est-à-dire pour la fabrication de jus et de compotes] pour aller jusqu’au bout du produit… et faire de la valeur ajoutée… heureusement qu’on a l’atelier, c‘est ce qui nous sauve et c’est ce qui absorbe les mauvaises années”. Le responsable principal de ces mauvaises années, c’est le gel, qui peut faire disparaître une récolte annuelle entière en quelques heures. Pour lutter contre, Mr. P. dispose de plusieurs moyens : “4 gros fours à bois, c’est galère pour les mettre en route, ça rayonne mais c’est pas assez. J’ai un système sous fuel pulvérisé, j’envoie le fuel sous pression dans un réseau enterré qui a intérêt d’être bien étanche, ou alors je prends des chaufferettes, avec 50 chaufferettes comme ça, j’ai tenu -6° pendant 13 nuits. Maintenant j’ai des tours antigel. […] Mais bon niveau énergie, effet de serre…” La protection d’une récolte se fait donc à n’importe quel prix, quitte à empiéter sur le principe fondamental de l’agriculture biologique. Qu’est-ce qui pousse Mr. P. à agir de la sorte? “Il y a 25 ans, il fallait 3 kilos [de pommes au] tarif grossiste, entre 1,3€ et 1,4€, pour payer une heure de main-d’oeuvre. Maintenant il me faut 10 kg.” Il conclut alors : “Il faut produire. Alors on a augmenté notre productivité, on est passé de 15 tonnes en moyenne à 20 tonnes de l’hectare. […] Nous faut qu’on soit performants, pour avoir des grosses pommes pour prendre le moins de temps possible à la cueillette”. Il est donc possible d’affirmer que le label de la bio n’empêche pas d’entrer dans une logique qui incite à produire toujours davantage, et ne remet pas en cause l’industrialisation de l’agriculture. Cette absence de remise en cause du système agricole va ainsi dans le sens d’un récent rapport de l’INSEE, qui présente la bio comme un type d’agriculture plus rentable que l’agriculture conventionnelle.

Le lieu de vente de Mr. B, dans sa ferme.

Mr. B défend pour sa part une vision opposée à celle de Mr. P : au lieu d’essayer de toujours se développer pour remédier à la baisse des prix, et de courir après la rentabilité en permanence, Mr. B revendique la logique inverse. Quand il raconte sa rencontre avec le banquier chargé de vérifier la viabilité du projet au moment de son installation, il souligne sa position critique envers la notion de développement : “[le banquier :] Dans deux trois ans, vous vous développerez? [Mr. B.] – Non non! […] Se développer pour se développer ne m’intéresse pas, c’est plutôt s’adapter qui me semble nécessaire.” Cette inversion de perspective permet ainsi de promouvoir une manière différente de créer des emplois agricoles : “Ce que j’estime être important dans l’agriculture paysanne, c’est le partage du volume de production. On produit juste ce dont on a besoin et on va accompagner de nouvelles personnes… et du coup en restant petit, j’estime être créateur d’emploi, parce que j’ai accompagné et aidé 4-5 maraîchers dans le coin à s’installer.” Cette volonté de ne pas s’agrandir s’inscrit dans une vision sociale plus large, celle d’une agriculture qui ne se résumerait pas à une activité économique comme une autre, mais comme un réel projet de société. Le mode de commercialisation qu’est l’AMAP en est d’ailleurs un élément essentiel : “Elle [l’AMAP] n’influe pas seulement autour de la commercialisation mais autour de la production, et tout est organisé autour de mon AMAP. Pour moi c’est avant tout un partenariat avant d’être un mode de commercialisation, de discussion avec les adhérents, c’est aussi une façon de fixer le prix un peu en dehors du marché, alors je dis un peu parce qu’on est toujours pris par le marché, au moins par nos fournisseurs. […] En début de saison il y a le côté financier qui est là avec la signature du contrat, et après on en parle plus. Ils [les consommateurs] viennent prendre des légumes, ils viennent pas m’acheter des légumes, et moi je donne des légumes et je vends pas des légumes. On est sur une relation différente avec les gens, qu’ils comprennent qu’on peut discuter, l’idée c’est de faire des liens, même si je ne demande pas d’aide, on propose des ateliers, la dernière fois on a fait un atelier de paillage. On essaie aussi de faire au moins une visite par an sur la ferme.”

L’agriculture biologique, qui impose le respect d’un cahier des charges, n’entraîne pas pour autant l’uniformisation de la production : en son nom cohabitent un ensemble hétérogène de visions de l’agriculture, qui vont de l’adhésion au productivisme et à l’industrialisation qui l’accompagne, à la revendication d’une transformation du lien entre producteur et consommateur, et partant à l’avènement d’une société plus humaine.  


 L’agriculture biodynamique est une agriculture assurant la santé du sol et des plantes pour procurer une alimentation saine aux animaux et aux Hommes. Elle se base sur une profonde compréhension des lois du « vivant » acquise par une vision qualitative/globale de la nature. Elle considère que la nature est actuellement tellement dégradée qu’elle n’est plus capable de se guérir elle-même et qu’il est nécessaire de redonner au sol sa vitalité féconde indispensable à la santé des plantes, des animaux et des Hommes grâce à des procédés  thérapeutiques ». Jean-Michel Florin, coordinateur du Mouvement pour l’Agriculture Biodynamique. Source : http://www.bio-dynamie.org/biodynamie/presentation/ 

Il s’agit d’une petite ferme agroécologique d’environ un hectare sur laquelle est d’abord visée l’autosuffisance, pour dégager ensuite une production supplémentaire de qualité à forte valeur ajoutée, qui permet d’obtenir un revenu correct pour une famille, avec environ 2000 heures de travail annuel. Source : http://www.formationsbio.com/microferme 

Marie-Sophie Dedieu, Alice Lorge, Olivier Louveau, Vincent Marcus, “ Les exploitations en agriculture biologique : quelles performances économiques
https://www.insee.fr/fr/statistiques/3280932?sommaire=3280952 

 

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