La sous-traitance, vecteur d’exploitation dans les usines à viande [1/2]

L’industrialisation de la production de la viande occasionne un environnement propice à l’avènement de la sous-traitance. A l’abattoir, le boucher prête ses compétences de découpe aux injonctions de la grande distribution, mais désosseurs, pareurs et agents de conditionnement sont considérés comme des ouvriers non-qualifiés. En Bretagne, selon l’Association Bretonne des Entreprises de l’Agroalimentaire (ABEA), le secteur vit une reconquête depuis deux ans mais déclare être en « pénurie » de main d’œuvre. A l’heure d’un durcissement de la procédure de détachement, retour sur un nouveau canal de captation des travailleurs migrants où la pénibilité tarde à se faire reconnaître et où la mobilisation est rendue infernale.

Dans les Côtes d’Armor, à Collinée, c’est le nombre de 10% qui avait instigué un intérêt, d’abord médiatique [1], pour la thématique des travailleurs migrants dans l’agroalimentaire. 10%, c’est la proportion (supposée) des habitants d’origine malienne de la commune employés par un complexe industriel de produits de charcuterie. Tantôt «  accueillis à bras ouverts par les abattoirs Kermené », tantôt « débauchés » à Rungis et dans les foyers de jeunes travailleurs en région parisienne par le patron de l’époque André Gilles, il semble que la manière dont les Maliens se soient retrouvés dans cette petite commune de 900 habitants n’ait pas été au centre des questionnements. A la place, on aura préféré parler de brassage culturel réussi et de métissage au village.

Collinée en 1950 © Guillouet / Flickr

 

En 2007, l’histoire des « Maliens de Montfort » vient rajouter du grain à moudre : sur un des sites de la Cooperl Arc Atlantique, géant de la production porcine avec plus de 5 300 salariés et de 2 700 éleveurs adhérents de la coopérative, 27 travailleurs sont interpellés pour possession de faux papiers [2]. Un collectif pour la régularisation de ces salariés se créa ; et les yeux se rivèrent à nouveau sur les abattoirs. L’industrie de l’agroalimentaire deviendra plus « frileuse » à embaucher des personnes subsahariennes et se rabattra, pour un temps, sur la main d’œuvre détachée intra-européenne [3]. Mais, dans une optique de limitation des fraudes et de logique électorale pour Emmanuel Macron qui en avait fait son cheval de bataille, les réformes récentes de la directive sur les travailleurs détachés augmentent la fréquence des contrôles des entreprises et accroissent les nécessités administratives. De nouveaux moyens pour contourner ces contraintes font apparition, repoussant de plus en plus les travailleurs migrants dans des zones grises du travail.

Aujourd’hui, lorsque l’on conduit de Rennes à Saint-Brieuc, on peut voir les agences d’intérimaires et les entreprises de prestation juchées le long de la route, dont la densité s’intensifie au fur et à mesure que l’on s’approche de Collinée, puis de Lamballe, à 20km au nord.

Ces dernières, appelées « entreprises de prestation » ou « boîtes de tâches », fournissent de la main d’œuvre spécialisée dans l’abattage, la découpe et le désossage. La « boîte de tâche » renvoie à la figure du tâcheron, proche de l’artisan au statut libéral qui se fait payer au tonnage, c’est-à-dire en fonction de la quantité de viande travaillée. Alors que la rémunération à la pièce subsiste, le prestataire-tâcheron n’a plus son mot à dire sur les termes de son contrat avec une entreprise cliente en particulier. Yvon*, délégué syndical et prestataire dans les usines à viande, a milité pour un encadrement du système de rémunération dans la sous-traitance : « l’industriel il va dire ‘cette semaine j’ai besoin que vous fassiez 100 tonnes’. Certains sous-traitants vont dire, ‘moi j’ai pas le personnel pour faire 100 tonnes, on peut en faire 80’. L’autre dit ‘ah ba moi je peux pas, mais je vous dis oui quand même ».

Alors que les Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) des usines à viande sonnent l’alarme sur les stratégies pour limiter les troubles musculosquelettiques (TMS) et que des formations aux « bons gestes » fleurissent, le changement de poste régulier est une obligation, respectée à mesures variables, pour les salariés dits traditionnels. Pour les prestataires de la première industrie créatrice de travailleurs handicapés, il ne serait qu’entrave à la priorité de rendement : « « En faisant tourner le personnel, la production va moins vite puisqu’automatiquement on n’est pas à 100% sur le même poste. Mais chez les sous-traitants, on va vous mettre tous les jours et toute l’année sur le même poste ».

Aperçu de la répartition des intermédiaires du recrutement dans les usines à viande

Segmentation du treizième mois en douze fois, modification arbitraire du pointage, frais de déplacements et primes intégrés au salaire basé sur la production : nombreux sont les abus qui règnent sur les tâcherons dans certaines entreprises de prestation. Des pratiques qui ne peuvent que persister en renouvelant continuellement son vivier de main d’œuvre « docile », par exemple dont la régularisation du titre de séjour dépend du contrat de travail.

Selon Yvon, « les entreprises ne se mouillent plus ; elles demandent aux sous-traitants d’embaucher des étrangers pour eux ». Depuis juillet 2016, la préfecture d’Ille-et-Vilaine ne donne plus d’admission exceptionnelle au séjour pour des raisons familiales. « C’est pas légal mais comme c’est un pouvoir discrétionnaire du préfet, on a rien pu faire contre », nous confie Jean*, engagé auprès d’une tentaculaire association française de lutte contre la pauvreté. Ainsi, la promesse d’embauche dans une entreprise « sous tension » devient quasi-obligatoire à l’admission au séjour. Les indicateurs de tension sont calculés par la DIRECCTE selon les flux d’offres de Pole Emploi, et la liste de ces entreprises qui ont du mal à fidéliser leurs salariés est transmise aux associations d’accompagnement des migrants et aux agents d’insertion. Finalement, tous ces acteurs se retrouvent comme lié par la main dans la même chaîne, parfois à leur grand damne, qui organise la captation des étrangers en majeure partie vers l’agroalimentaire. Dans le département, ce sont les abattoirs, les usines laitières, les maraîchers-serristes ; et les boîtes de tâches.

Pour cette population prestataire, les problèmes de santé donnent lieu à des violations du droit du travail français. « Un salarié des pays de l’Est, il faut surtout pas qu’il ait un accident. […] Le sous-traitant dira ‘t’as des congés à prendre, t’en profites pour te soigner ». Place de la mairie à Rennes, il y a un mois, je discute avec un salarié de l’abattoir de Lamballe qui m’avait approché pour une cigarette. Il me parle d’un collègue roumain qui a été formé en même temps que lui : « Dès que les responsables ont entendu le mot ‘IRM’, c’était fini… On l’a plus revu ».

Mobilisation et sous-traitance : un mélange immiscible

Quand un délégué du personnel d’une usine à viande me dit que ‘non, nous on ne s’occupe pas des salariés étrangers, car ils sont tous avec les sous-traitants’, je perçois un rictus, même à travers le téléphone, je crois. Les syndicats traditionnels seraient-ils réfractaires à défendre ceux qui occupent des postes qu’ils considèrent faire partie d’un dispositif dérogatoire ?

Se mobiliser devient alors le chemin du combattant pour les prestataires, doublement marginalisés lorsqu’il s’agit de représentation et pour cause, encore une fois, la priorité à la productivité. Le tâcheron se voit pallier le ralentissement de la cadence en l’absence des salariés de la même usine lorsqu’ils sont en grève. De plus, la dernière journée de débrayage par les prestataires d’une boîte de tâche, en 2008, finira par un licenciement de plus de 50% de ses effectifs. Plutôt que le licenciement, la clause de mobilité peut être utilisée comme un moyen de mise sous silence : et, les plus grands abattoirs ayant des sites de production partout sur le territoire national, un prestataire peut être envoyé de l’autre côté du pays.

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Si les modes de recrutement ont évolué depuis les années 1970, le fil du recours à la main d’œuvre migrante reste invariablement celui du discours de la nécessité face à la pénurie de main d’œuvre locale. Attention, un canal d’embauche n’écarte pas les autres : ils se complètent, morcellent les espaces de contrôle, opacifient et éclatent les salariés dans de nouvelles artères…

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[1] Voir ‘Collinée, le petit Mali de Bretagne’, sa déclinaison webdocumentaire ‘22330 Les bras de la France’ sur France24, de Sarah Leduc et Zoé Lamazou (10/2009) et un documentaire plus récent, ‘Collinée : à l’ombre de l’abattoir’ d’Emmanuel Mougne (04/2018).

[2] Pour des témoignages des « Maliens de Montfort » et des habitants, voir ‘L’immigration n’est pas une histoire sans paroles’, 2008, de Nathalie M’Dela-Mounier et Tidiane Diakité.

[3] Voir l’enquête de Mathilde Goanec, ‘Bouchers roumains pour abattoirs bretons’, Le Monde Diplomatique, 11/2011.

[4] La liste varie en fonction de la demande des entreprises, qui dépend de leur production saisonnière (ex. les merguez et les brochettes en été pour les usines à viande).

*Tous les prénoms ont été modifiés pour conserver l’anonymat des personnes.

 

 

Née en Alsace, Manon a étudié la sociologie et les sciences politiques à Glasgow sous le joug du référendum pour l’indépendance écossaise. Enthousiasmée par les formes alternatives de la circulation des savoirs, elle s’est aussi intéressée aux politiques alimentaires dans le cadre d’un mémoire. Elle part en Bretagne avec la Confédération Paysanne/ECVC pour le programme « Agriculture paysanne et travailleurs migrants saisonniers ».

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