Du paysan à l’agriculteur

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’agriculture s’est profondément transformée dans le monde, passant d’un modèle de polyculture extensive caractéristique d’une agriculture paysanne, au modèle intensif et spécialisé de l’agriculture productiviste. 

Sur tous les continents, l’imposition d’un modèle concurrentiel et productiviste a eu des conséquences importantes sur le travail agricole, transformant la figure du paysan en celle de l’entrepreneur-agriculteur. En Inde par exemple, une politique d’augmentation de la productivité agricole appelée “révolution verte” est mise en place dans les années 1960. Si l’autosuffisance alimentaire est bien atteinte, cela se fait au prix de dégâts environnementaux et sociaux considérables : l’augmentation des rendements se fait au détriment de la petite paysannerie, qui ne dispose pas de moyens suffisants pour adapter leurs exploitations aux exigences de production. La pollution des sols, causée par l’emploi massif de pesticides et d’herbicides, est telle que ce mode de production agricole est maintenant remis en cause. La notion de “révolution verte” est appliquée au Mexique, aux Philippines, en Thaïlande, où les paysans doivent faire face à des difficultés similaires.

En Europe, l’une des premières politiques européennes mises en place à la sortie de la guerre est la Politique Agricole Commune (PAC). Elle vise à atteindre un niveau de production qui permette l’autosuffisance alimentaire. Elle mobilise pour cela environ un tiers du budget européen, et se fonde sur deux grands axes : d’une part, le soutien des prix agricoles, notamment par la mise en place de quotas, et d’autre part, le soutien de la production par des subventions. De ce fonctionnement découle deux conséquences : la PAC privilégie en effet la quantité sur la qualité, et la production sur l’emploi agricole. En somme, il s’agit de produire plus avec moins d’agriculteurs.

Pour cela, un processus de fractionnement de la production est mis en place, notamment avec l’apparition de l’agroalimentaire, qui parvient à séparer totalement les producteurs des consommateurs, et renforce la dimension industrielle de l’agriculture. Le mode de production agricole en lui-même est totalement renouvelé : en France, c’est la politique de remembrement, c’est-à-dire la concentration du foncier agricole en de grandes parcelles spécialisées dans la monoculture, qui est à l’origine de ce changement de production. Concrètement, les haies qui encadraient les champs sont rasées, et des pesticides sont utilisés pour assurer régulièrement un rendement toujours plus élevé. Les paysans se voient obligés de s’endetter pour mécaniser leur exploitation, sous peine de ne pas pouvoir répondre à ces critères de rendement.

Des gains de productivité réalisés au détriment de l’emploi

Le pendant de cette augmentation de la productivité est la très forte diminution des emplois dans l’agriculture. Henri Mendras parle ainsi dès la fin des années 1960 de la “fin des paysans”. En France, il y avait encore plus d’un million d’exploitations en 1988 ; en 2000, il n’en restait plus que 664 000 : cet effondrement du nombre d’exploitations entraîne la disparition progressive des services publics dans les milieux ruraux, et alimente un processus de désertification des campagnes.

À plus grande échelle, l’intégration de l’agriculture européenne au marché mondial fait entrer en compétition ses pays membres, et à l’intérieur de ces derniers, les différentes filières de production : lait, bovins, ovins, etc. Le cadre légal européen, mais aussi la dérégulation du commerce international, viennent officialiser et renforcer cette mise en concurrence généralisée. Des accords commerciaux internationaux comme le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement  (TAFTA) montrent que ce modèle tend à se renforcer au fil des années.

Dans ce contexte de concurrence, la réduction des coûts se fait sur les salaires : la législation européenne sur le travail favorise le dumping social entre états membres, notamment par le recours au travail détaché. Les ouvriers agricoles détachés viennent principalement des pays d’Europe de l’Est, ce qui aggrave la désertification dans leurs propres pays. Avant que cette forme d’emploi ne devienne dominante pour les travailleurs saisonniers, c’étaient les contrats OFI (Office de Migration Internationale) qui étaient utilisés pour fournir une main-d’oeuvre à bas coût, provenant notamment du Maroc et de la Tunisie.  

Le recours aux travailleurs agricoles migrants s’avère ainsi être la seule manière viable pour les agriculteurs de répondre au besoin de main-d’oeuvre lié aux périodes de récolte et de taille. Ce recours constitue une manière d’obtenir une main-d’oeuvre à bas prix qui ne dispose quasiment pas de protection juridique, ce qui donne lieu à des conditions de travail très pénibles, voire à des situations d’exploitation.

Le terrain de la mission sera partagé entre deux régions, celle de la Bretagne et celle du Grand Est. La Bretagne tient une place importante dans l’agriculture française, dans la mesure où la concentration et la mécanisation ont favorisé l’élevage hors-sol et l’industrialisation des exploitations agricoles. C’est même l’expression de “modèle breton” qui est employée pour désigner les mutations que la région a connu. En rapport avec ces évolutions, deux filières  seront abordées : celle du maraîchage (artichauts, chou-fleur) et celle de l’agroalimentaire (abattoirs porcins). Dans le Grand Est, ce sera la filière céréalière et viticole dans la Marne, et celle de la fruiticulture (mirabelles) en Lorraine.

L’agriculture paysanne : une alternative aux excès du modèle productiviste

Dans le contexte actuel du renforcement de ce modèle agricole productiviste, la défense d’une agriculture paysanne constitue une priorité du point de vue économique, environnemental et social. La souveraineté alimentaire, l’élaboration d’un droit international des paysans et la construction d’un réseau de solidarité entre paysans constituent les objectifs principaux de la Via Campesina, mouvement qui vise à fédérer les organisations paysannes dans le monde.

 

À l’échelle européenne, les politiques agricoles comme la PAC, sous couvert de favoriser la concurrence entre les pays de l’UE, favorisent la dérégulation du marché du travail, aggravent les inégalités et contribuent fortement à la dégradation de l’environnement. La branche européenne de la Via Campesina, la  Coordination européenne sur la Migration et le Travail rural salarié (ECVC), propose en réponse une réflexion sur le lien entre migrations, mode de production agricole et inégalités, et revendique des alternatives à ce système productiviste et tourné vers l’exportation.

Enfin, à l’échelle nationale, la Confédération Paysanne est un syndicat qui défend depuis 30 ans un modèle d’agriculture paysanne, opposé à celui actuel, productiviste et spécialisé. L’organisation est créée à la suite de la réunion entre la FNSP (Fédération nationale des syndicats paysans) et la CNST (Confédération nationale des syndicats de travailleurs paysans) en 1987. La lutte contre le modèle agricole dominant se traduit par des opérations telles que le fauchage d’OGM par José Bové, le démontage du Macdonald’s de Millau en 1999, ou plus récemment, diverses actions durant les crises laitières. En réponse à la course à la productivité, le combat du syndicat s’affirme à travers la revendication de plusieurs valeurs, notamment la souveraineté alimentaire, le repeuplement des campagnes, et la promotion d’une agriculture diversifiée et locale, qui prend en compte la préservation de l’environnement.

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