Au centre de premier accueil d’Eisenhüttenstadt, on craint l’expulsion au quotidien

Le centre de premier accueil d’Eisenhüttenstadt est depuis déjà une vingtaine d’années le centre principal de réception des exilés dans la région du Brandenbourg. Situé en périphérie de cette petite ville-frontière avec la Pologne, le centre est constitué de plusieurs bâtiments d’habitations, pour les personnes seules, pour les familles, d’une cantine, et de bâtiments administratifs : on y trouve l’administration centrale des étrangers (ZABH) et le bureau fédéral pour la migration et les réfugiés (BAMPF). L’Agence nationale pour l’emploi a aussi ses quartiers sur place. Il y a donc tout ce dont on aurait besoin pour mener à terme sa demande d’asile.

Le centre est entouré de barrières, et le site est surveillé par une entreprise privée. Pour pénétrer dans la zone, il faut passer par un poste de contrôle et laisser sa carte d’identité. Sans invitation d’un résident du centre, impossible de rentrer. Les horaires de visite sont de 8h à 20h tous les jours. Les résidents ont chacun un badge. Ils peuvent aller et venir sous obligation de badger à chaque fois. Cependant, ils n’ont pas le droit de quitter le Brandenbourg.

Eisenhüttenstadt a été régulièrement montré du doigt depuis 2015 pour les conditions de vie difficiles auxquelles étaient soumises ses résidents, que ce soit à l’intérieur du centre, ou bien à l’extérieur, confrontés à des groupes néo-nazis actifs dans la région. Aujourd’hui, la situation semble s’être améliorée. Dans le bâtiment principal se trouvent les chambres partagées pour personnes seules. Dans une chambre de 15 à 20 m2 dorment 3 à 4 personnes, avec lit et placard individuel qui ferme à clé. Pour une dizaine de chambre, il y a des toilettes et des douches partagées.

En janvier a été inauguré le deuxième bâtiment pour les familles, qui y vivent dans une à deux pièces. « On ne se plaint pas des conditions de vie, qui sont correctes » Kelvin, 28 ans, vient du Cameroun. « Le problème, c’est qu’il n’y a rien à faire ici, on ne peut pas travailler. On est isolés. » Le centre propose des cours d’allemand de deux heures trois fois par semaine, sans obligation d’y assister. Ceux qui le souhaitent peuvent aussi s’inscrire pour travailler à l’entretien du centre, et gagner jusqu’à 80 euros par semaine, mais la liste d’attente est longue. Sara est arménienne et parle six langues. Elle et son fils de 19 ans travaillent comme interprètes dans le centre. Elle arrive de Suède, où elle a donné ses empreintes. Son cas rentre dans la disposition européenne dites « Dublin », elle risque donc d’être renvoyée en Suède qui est le premier pays par lequel elle est arrivée en Europe. Cela fait déjà six mois qu’elle et son fils sont ici, mais des problèmes de santé ont suspendu sa procédure de demande d’asile. C’est une exception : les décisions sont généralement rendues en moins de deux mois.

Kelvin, lui, arrive d’Italie, mais il ne veut pas y retourner : « On y est traités comme des animaux . » Pour lui c’est le même problème, il a déjà donné ses empreintes là bas. Il est arrivé à Eisenhüttenstadt il y a un mois, et a déjà passé son entretien pour la demande d’asile, la décision devrait tomber d’un jour à l’autre. La présence policière dans la ville devient pesante. « La police contrôle les gens dans la gare » témoigne Sara. Tentative de dissuader les exilés de se déplacer hors de la ville ? « L’ambiance est tendue ici. La police vient tous les jours de la semaine pour expulser des gens. Ils viennent dans ta chambre pour te chercher, ils ont ta photo, ils savent qui tu es  » raconte Kelvin. « Beaucoup de personnes dorment dehors ou dans d’autres chambres, essayent de se cacher. J’ai même vu une femme menacer de se jeter par la fenêtre. » 10 à 20 personnes seraient expulsées par semaine, parfois des familles entières, des femmes enceintes. Où sont ils envoyés après ? « Directement à l’aéroport » soupire Kelvin, pessimiste. Les « cas Dublin » seraient transférés à Doberlug-Kirchhain, un village à deux heures d’Eisenhüttenstadt. Dernière étape avant d’être renvoyés dans le pays qui doit traiter leur cas, selon la législation européenne. Auparavant, les personnes allant être expulsées étaient enfermées dans un centre de détention entouré de barbelés situé sur le même site. Mais le centre a fermé en mars 2017, après une grève de la faim de ses pensionnaires.[1]

Le 28 février dernier, le Flüchtlingsrat du Brandenbourg, centre d’accueil et de conseil pour réfugiés régional soutenu par l’organisation non gouvernementale Pro-Asyl, dénonçait dans un communiqué de presse l’utilisation des centres de premier accueil comme des « rampes à expulsion », sortes de machines à isoler les populations loin des regards, avec un accès aux droits fondamentaux restreints et placés sous surveillance permanente.[2] Or, le nouveau gouvernement a fait le choix de favoriser toujours plus cette approche de centres fermés comme étant la meilleure solution d’accueil pour les exilés, avec pour idée de lancer en septembre trois sites pilotes d’Ankerzentren, centres d’accueil, de traitement des demandes et d’organisation au retour. Ce sera le sujet de mon prochain article.

[1] http://www.taz.de/!5063240/

[2] http://www.fluechtlingsrat-brandenburg.de/aktuelles/innenminister-schroeter-verleugnet-einzig-wirksames-mittel-gegen-gewalt-abschiebelager-abschaffen

 

Aude a 24 ans et elle vient de Paris où elle a fait un master de relations internationales. Elle part à Berlin avec Migreurop pour travailler sur l’évolution de la politique migratoire en Allemagne avec Borderline Europe.

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