Andriy

Disons qu’avec Andriy ça avait mal commencé. Je ne le comprenais pas littéralement parlant. Je venais de débarquer à Kiev et de faire la connaissance de mes collègues du Center for Civil Liberties. Tous avaient fait l’effort pour moi de passer au russe mais lui, pour une raison que j’ignorais, s’obstinait à me parler uniquement en ukrainien. Je le regardais avec mon sourire timide, pas très sûre de savoir comment réagir. Et puis au bout de quelques jours, on est allé manger un falafel ensemble et tout s’est arrangé.

 

 

(Les phrases en italique sont prononcées en ukrainien dans l’enregistrement audio. Le reste de l’interview est en russe.)

« -Salut Andreï !

-Salut Léna.

Merci beaucoup d’avoir trouvé le temps de répondre à mes questions ! Est-ce que tu peux te présenter, nous dire d’où tu viens ?

Je vais tout spécialement parler en ukrainien !

-Non s’il te plaît en russe, c’était juste pour que tu sois content !

-Je m’appelle Andreï, je travaille au « Center for Civil Liberties », j’ai fait des études de droit, j’habite à Kiev et je viens de Soumy. J’aime mon pays très fort et je veux qu’il se développe et devienne un tout petit peu mieux que la France.

-Quel est ton travail au CCL[1] ?

-Concrètement en ce moment je travaille sur l’introduction… non… euh … l’introduction des jurys populaires dans le système judiciaire ukrainien. Par exemple comme ceux qui existent dans les pays anglo-saxons, en Angleterre ou aux États-Unis. Lorsque les jurés donnent leur verdict et le juge décide de le suivre.

-Qu’est-ce qui t’a amené au CCL ? Pourquoi c’est important pour toi d’y travailler ?

-J’étudiais dans une faculté qui formait les futurs procureurs qui allaient servir l’État et j’ai compris que le système qui nous prépare est mauvais, corrompu, va à l’encontre de l’individus. Je me suis dit qu’il faut changer quelque chose et que je n’y arriverais probablement pas en devenant procureur. C’est pour ça que j’ai rejoint le secteur de la société civile, notamment le CCL, pour pouvoir travailler sur la réforme du système judiciaire.

-Est-ce que tu sens qu’il y a une volonté réelle de réformes en Ukraine ?

-Les événements de Maïdan ont montré que les gens veulent des réformes, ils veulent un changement. Pourquoi est-ce qu’il faut une réforme du système judiciaire en Ukraine ? Le peuple ukrainien est prêt pour les réformes mais le système ne l’est pas car il manque ces institutions fortes, les juges, le Parlement, le Président,… Ces institutions fortes qui existent dans les pays européens.

-Donc pour toi Maïdan a eu un grand impact sur ce processus de réforme ?

-Dans l’absolu le début ce sont surtout les évènements de 2004. Orange… le Maïdan orange[2]. Cela montrait déjà que le peuple ukrainien avait un désir de changement et voulait rejoindre le système de valeurs que l’on trouve en Europe.  La Révolution de la dignité[3] a montré que peu importe qui est au pouvoir, le peuple ukrainien ne veut pas vivre dans un pays totalitaire, il veut la liberté. Chaque individus veut changer, vivre dignement dans un pays progressiste. C’est la jeunesse née après 1991[4] en Ukraine qui a fait la Révolution de la dignité, ce sont des jeunes qui n’ont pas vu d’autre pays et qui aiment l’Ukraine. Jusqu’alors, c’étaient des gens nés à l’époque soviétique qui croient en un bon souverain, un tsar qui rendra les choses meilleures pour eux.

-Comment est-ce que tu décrirai la société civile ukrainienne ?

-Elle est… originale.

-Dynamique ?

-Oui, dynamique peut être mais en même temps très petite. Petite car on vit dans notre bulle qui ne grossit pas beaucoup. Certains sortent, d’autres entrent. Beaucoup de jeunes qui veulent changer les choses. Je vois dans la société civile potentiellement dans dix ans des futurs Présidents, des hommes politiques, nos députés. Mais pour le moment on est très peu d’activistes qui veulent sincèrement changer les choses.

-Tu te souviens, quand je suis arrivée tu m’as tout de suite parlé en ukrainien, même si tu savais que je ne te comprenais pas. Tu m’as ensuite expliqué que pour toi t’exprimer en ukrainien c’est très important. Est-ce que tu peux nous parler un peu plus de ça ?

-Je suis né à quelques kilomètres de la frontière russe, dans l’oblast de Soumy. Là-bas tous parlaient en russe ainsi qu’en sourjik, qui est un mélange de russe et d’ukrainien. J’aimais beaucoup l’Histoire et j’ai compris à un moment qu’il fallait parler la langue du pays dans lequel tu vis. C’est un indicateur de ton rapport à ton pays. En 3ème, quand j’avais autour de 14 ans, j’ai décidé de ne parler qu’en ukrainien, d’essayer en tout cas. C’était très difficile car mon entourage et ma famille étaient russophones ou parlaient sourjik. Mais mes parents m’ont soutenus, ils sont aussi passés à l’ukrainien maintenant. Je me suis mis à parler en ukrainien, y compris quand j’étudiais à l’Université à Kharkiv alors que tout ce qui m’entourait était entièrement en russe, mais je suis sorti vainqueur de cette situation. Quoique jusqu’à ce que Léna n’arrive, je parlais beaucoup mieux ukrainien !

-Merci… ! Il y a la guerre aussi maintenant, est-ce que cela a eu une influence sur cette décision ?

-Non, je ne vais pas me mentir, la décision de ne parler qu’en ukrainien je l’ai prise avant le déclenchement de la guerre. Beaucoup d’autres jeunes qui vivaient en Ukraine ont pris cette même décision avant les évènements de 2013-2014. C’est une décision consciente de ceux qui sont nés en Ukraine. Beaucoup ont fait comme moi.

-Et dans vos discussions entre amis, vous abordez la guerre?

-Une partie de mon entourage comprend et soutien mon opinion. Mais lorsque j’étudiais à l’Université, beaucoup de gens venaient de Donetsk et de Louhansk. A un moment nous avons compris qu’il valait mieux ne pas parler du conflit car cela pouvait rompre pleinement nos relations. Au tout début du conflit ils ont soutenu l’autre position. Maintenant je peux dire que ces personnes ont changé d’avis. Ils sont devenus un peu plus pro-ukrainiens, ils vivent en Ukraine. Mais au début du conflit on ne parlait pas de la guerre pour éviter que cela ne gâche nos relations.

-Dans quelques mois les élections vont avoir lieu, est-ce que tu as un espoir de changement ? Est-ce que tu penses que la société civile doit jouer un rôle pendant ces élections ?

-Aujourd’hui si tu regardes les sondages, les enquêtes sociologiques, tu comprends qu’il y a un risque de recul sur les réformes et les avancées que l’on a eu après la Révolution de la dignité. On peut se retrouver dans une situation pire que celle d’avant 2014. Mon point de vue c’est que tout le secteur de la société civile, toutes les personnes qui ont des opinions pro-démocratiques peu importe qu’elles soient un peu de droite ou de gauche, doivent faire en sorte que l’Ukraine avance et que ce genre de recul n’ait pas lieu. Donc je pense que oui, les activistes de la société civile doivent devenir la nouvelle élite politique. On a eu une crise pendant laquelle il manquait justement cette élite politique. Et pourquoi alors ces gens qui veulent changer le pays et le rendre meilleur ne deviendrait pas cette nouvelle élite politique ? »

 

 

 

[1] Le « Center for Civil Liberties » (CCL) est l’organisation avec laquelle je suis basée à Kiev.

[2] La « Révolution orange » de 2004 (Pomarantcheva revolioutsia) a été déclenchée par la contestation des résultats de l’élection présidentielle débouchant sur l’organisation d’un nouveau tour de scrutin.

[3] La « Révolution de la dignité » (Revolioutsia hidnosti) est le nom donné au mouvement protestataire qui a débuté le 21 novembre 2013 sur Maïdan, la place centrale de la capitale ukrainienne. Il s’agissait au départ d’une mobilisation contre la décision de l’ancien président Viktor Ianoukovitch de ne pas signer l’accord d’association avec l’UE. La manifestation s’est rapidement transformée en un appel à des changements profonds, notamment la lutte contre la corruption et la restructuration des relations entre l’individu et l’État.

[4] La proclamation d’indépendance ukrainienne a eu lieu le 24 août 1991.

Léna a 23 ans et est originaire de La Réunion. Elle vient de finir un master en droits de l’Homme et action humanitaire à Paris et est en mission à Kiev au Center for Civil Liberties avec l’Assemblée européenne des citoyens.

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