Valérie Montmartre

Montmartre
en mode arty

Inaugurée deux jours après la réouverture des lieux culturels, « L'Expo des 150 » a fait événement à Montmartre. Cette profusion d'œuvres, présentées du 21 au 24 mai dans un lieu inattendu, révélait un autre Montmartre. Celui, vivace, de la création contemporaine. Une piste à suivre pour imaginer un tourisme différent sur la Butte, loin des clichés.

Ce jour-là, à 200 mètres en contrebas de la place du Tertre, les artistes n’ont pas de toile sous le bras ni de béret de circonstance sur le crâne : masse de cheveux noirs entortillés en chignon, Lek bombe en jaune un grand panneau en bois ; Alexandre Hassan vient d’achever le portrait d’un chat noir au profil familier ; Jérôme Thomas s’active sur sa planche à dessin pour restituer dans les moindres détails le dédale d’Ivry-sur-Seine, sa ville. Autant d’œuvres et d’installations créées in situ, dans la courbe de la rue de l’Abreuvoir devant la Villa Radet, alors que « L’Expo des 150 » bat son plein.

Sur le parvis de la villa Radet, Alexandra Hassan tire le portrait du célèbre Chat noir, mascotte de l'expo. Copyright Valérie.
"En présentant une exposition de qualité, on espère faire revenir les touristes pour de bonnes raisons."
Karine Ringot
Co-organisatrice de l'exposition.

Un foisonnement d'œuvres

Cette exposition  est l’un des premiers événements artistiques « post-Covid » qui a eu lieu à Paris, juste après la réouverture des lieux culturels le 19 mai dernier. « La programmer du 21 au 24 mai faisait figure de challenge ! », estime Karine Ringot, fondatrice du site Montmartre-addict.com, à propos de ce projet né en pleine période de confinement, dans un Montmartre déserté par les touristes français et étrangers. Accueillie dans la Villa Radet, lieu administré par la Cité internationale des arts, cette exposition – portée par Romain Nouat, directeur de publication du mythique Chat noir, et la curatrice Ambra Pelletier – a dévoilé un foisonnement d’œuvres à la hauteur de la frustration culturelle vécue par les artistes. Objectif revendiqué ? Offrir un espace d’expression à la création contemporaine, notamment montmartroise, en mal de lieux où s’exposer.

Si le titre de l’événement fait référence aux cent cinquante ans de la Commune célébrés cette année, ce sont bien quelque 150 artistes qui ont investi la salle dédiée aux peintres et aux dessinateurs. Sur les murs, l’accrochage est serré, sans respiration, rappelant la saturation propre aux expositions du XIXe siècle et l’esprit contestataire du Salon des refusés (1863). La salle consacrée aux sculpteurs de Montmartre surprend a contrario par sa sobriété. Quant à la rédaction du Chat noir, elle a pris ses quartiers dans une petite pièce aveugle transformée en cabinet de curiosités. La foule de visiteurs, elle, s’étire devant l’entrée de la Villa Radet, où cinq artistes exécutent en plein air une fresque collaborative.

Un quartier riche en street art

Annoncée comme un « concentré de vie culturelle et patrimoniale montmartroise », « L’Expo des 150 » fait la part belle à l’art urbain : sur les cimaises, des signatures aussi imposantes que celles de Seth, Jef Aérosol, Tito Mulk ou encore de Lady K. Montmartrois, le street-art ?                          « Absolument, confirme Théo, guide conférencier et fondateur d’un « café curieux » rue Marcadet, venu en voisin. Montmartre est un grand spot parisien du street-art. Avec des street-artistes qui habitent à Montmartre et des artistes internationaux qui viennent peindre ici ! Les habitants ont l’habitude de découvrir des œuvres sur leurs murs.» 

Et le visiteur attentif aussi : dessins à la bombe ou au pochoir, collages et mosaïques envahissent les rues Gabrielle et Girardon, les escaliers de la rue du Calvaire… Ils sont signés Codex Urbanus, Akiza, Fred le Chevalier, Swed Oner… « On pense que la grande époque de Montmartre est finie, reprend Théo, mais cette effervescence artistique ne s’est jamais tarie. De jeunes artistes s’affranchissent du cadre, de la toile et s’interrogent surtout sur l’emplacement de l’œuvre. Montmartre se prête à ça, ce lieu parisien pittoresque par excellence offre un véritable écrin aux œuvres d’art. »

La nouvelle jeunesse des icônes

Lieu pittoresque ? C’est un peu le cœur du problème. Le Montmartre touristique est tout autant figé dans ses clichés que réduit à son triangle place du Tertre, Sacré-Cœur, Moulin-Rouge. Karine Ringot explique : « Montmartre est une marque dont on parle partout, mais mal. Les médias généralistes n’évoquent qu’Amélie Poulain, les poulbots et la République de Montmartre, et, pour le public, Montmartre signifie arnaques et mauvais restos. En présentant une exposition de qualité, on espère faire revenir les touristes pour de bonnes raisons. Le tourisme doit évoluer, se faire alternatif et de proximité. » 

Ironie du sort, le syndicat d’initiative de Montmartre, plutôt classique dans son offre, a fermé boutique juste avant la pandémie. Mais il reste des idées à développer pour enchanter les touristes. Prenez le musée de Montmartre : le site s’est offert une intelligente cure de jouvence. Rénové, embelli, il a ouvert au public ses merveilleux jardins et y propose des ateliers. « Ce musée est un bon exemple de ce que l’on peut montrer à Montmartre, un lieu historique avec un ancrage dans l’actualité », explique Karine Ringot. « Et qui sait que, sur la cheminée de l’iconique cabaret Le Lapin agile, un street-artiste a réalisé une petite œuvre en céramique ?! » ajoute Théo, qui propose des visites « différentes » de Montmartre, « destinées à un public qui a déjà vu les musts et cherche une approche plus axée sur la culture ».

Repenser le tourisme

« Le quartier change mais a gardé sa vivacité d’esprit tout en se tournant vers le xxie siècle », selon Romain Nouat, adepte du grand écart entre le passé et le présent.  En 2018, il a fait renaître après 137 ans d’absence un journal satirique montmartrois créé en 1882, le Chat noir. Même format, même mise en page. Le journal a même gardé son sens de la dérision.

« Avec cette pandémie, Montmartre a la chance de pouvoir repenser son tourisme, reprend Romain Nouat. Il y a une saturation du tourisme de masse, sauf pour ceux qui ont profité de l’aubaine, commercialement parlant. Ce tourisme de masse s’est reposé sur ce qu’a été Montmartre : les anciens et les morts. Maintenant il faut faire vivre les vivants. Et rester une terre d’accueil pour les artistes, une terre toujours rebelle, créative, en perpétuelle évolution. »

De même pour Romain Nouat, « Il y a une saturation du tourisme de masse. On va remodeler l’accueil touristique. Il faut mettre en avant la foule d’artistes de Montmartre pour montrer qu’il y a un héritage et que Montmartre reste une terre d’accueil pour les artistes, une terre toujours rebelle, créative, en perpétuelle évolution ».

« L’Expo des 150 » offrait notamment une belle occasion de mettre un pied dans la Villa Radet, en marge de la place du Tertre. Cette ancienne demeure d’un meunier, bâtie au XIXe siècle et entourée d’un jardin, qui accueille à l’année des ateliers d’artistes, jouit d’une situation enviable, en contrebas des vignes et proche de la maison familiale d’Auguste et Jean Renoir. De quoi figurer sur le plan des arpenteurs de la Butte !

A l'assaut de la face nord de Paris

Au vu de son succès (4 000 visiteurs en quatre jours, malgré les contraintes du protocole sanitaire), « L’Expo des 150 » est appelée à devenir annuelle. « Avec encore plus d’artistes et dans un autre espace. On aime ouvrir des lieux où l’on ne nous attend pas ! », se réjouit à l’avance Romain Nouat. Et Karine Ringot ajoute : « Depuis la Butte on aperçoit le Stade de France. On se tourne symboliquement vers la Seine-Saint-Denis où vont se dérouler les Jeux olympiques de 2024 et se concentrer un maximum de lieux sportifs. Tout cela à un kilomètre de la Butte ! Des gens du monde entier vont s’y rendre, notre quartier ne peut pas les rater. Montmartre a donc une vraie carte à jouer dans les trois ans à venir ! » Bonne nouvelle pour les artistes ! Et pour les touristes.

Valérie Appert

Photo d’ouverture : La Villa Radet a accueilli en mai 2021 « L’Expo des 150 ». ©Valérie Appert