Anaelle

Jardins d’Aubervilliers : 
la lutte prend racine

Les "Jardins des Vertus" d'Aubervilliers devront être amputés d’un hectare de surface afin d'y construire une piscine olympique pour les JO 2024, puis une gare du Grand Paris Express. Opposé à la bétonisation, un collectif de jardiniers, voisins, amis et militants a proposé une alternative à ce projet, et déposé un recours. Depuis fin mai, la zone des "Jardins à défendre" (JAD) reste occupée jour et nuit.

Pour y pénétrer, il faut avoir la clé. Ou bien, depuis quelques semaines, appeler le numéro inscrit sur une pancarte à côté de l’entrée. Venu de la zone fraîchement nommée Jardins à défendre (JAD), un militant opposé à la destruction d’une partie des jardins ouvriers d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) arrivera pour vous ouvrir la porte de ce coin de verdure apaisant. Au nord-est de Paris, à deux kilomètres du périphérique, il est fièrement niché entre les tours en brique orange de la cité des Courtillières, une aire d’arrêts de bus collée à un carrefour routier et le fort qui porte le nom de la ville. Les jardins des Vertus constituent une bouffée d’oxygène pour nombre de riverains, face à la pollution, aux canicules et, ces derniers mois, aux confinements dus à la pandémie.

Si ces terres sont anciennes (l’association des Jardins ouvriers des Vertus est née en 1935), 19 parcelles sur 85, soit quelque 4000 m2, sont néanmoins destinées au béton. Une piscine d’entraînement pour les JO de Paris 2024 doit en effet être construite à l’emplacement du parking, maintenant désaffecté, qui jouxte les jardins. Et ce sont le « solarium minéral et végétal » et le « village finlandais » du centre aquatique qui prendraient la place des actuelles blettes et tomates. Par la suite, une gare de la ligne 15 du Grand Paris Express, prévue pour 2030, doit aussi détruire 5000 m2 supplémentaires, notamment pour les besoins du chantier.

Espèces protégées

Ces annonces ont provoqué l’ire des amoureux de la nature. Naïma, qui habite un immeuble en face, a « une vue magnifique » sur ces arbres, ces fleurs et ces potagers depuis son appartement. « C’est vraiment dommage qu’ils détruisent ce bonheur. C’est comme si vous empêchiez quelqu’un de respirer. » Commune de quelque 90000 habitants, Aubervilliers compte peu d’espaces verts. Dans ce contexte, les jardins des Vertus sont riches d’une biodiversité importante, avec des espèces protégées, notamment le hérisson d’Europe.

Certains jardiniers et leurs proches ont alors lancé, à l’été 2020, un collectif de défense des Vertus pour proposer un projet alternatif. « En regardant les plans à l’époque, on s’est rendu compte que c’était un solarium qui empiétait sur les jardins. C’est comme ça qu’est née la lutte. On a vu qu’il pourrait simplement venir sur le toit de la piscine, ce solarium », explique Ivan Fouquet, architecte membre du collectif, qui a élaboré un dossier documenté.

“C’est vraiment dommage qu’ils détruisent ce bonheur. C’est comme si vous empêchiez quelqu’un 
de respirer.”
Naïma
Habitante de la cité des Courtillières

« Les instances concernées se renvoient la balle sans vraiment prendre de responsabilité », déplore Dolorès qui, même si sa propre parcelle est épargnée, est très mobilisée. C’est fin juin 2020 que le projet de centre aquatique avait été signé par la précédente équipe municipale. Avec la future gare du Grand Paris Express et un « nouveau quartier » qui doit voir le jour au niveau de l’ouvrage militaire, il fait partie de la Zone d’aménagement concerté (ZAC) du Fort d’Aubervilliers – gérée par Grand Paris Aménagement, l’établissement public à qui appartiennent les jardins des Vertus.

En préparation des travaux, celles et ceux qui ont perdu leur potager ont été relogés sur des parcelles en friche, soit à un autre emplacement aux jardins des Vertus, soit juste à côté, aux jardins familiaux de Pantin. À terme, il est prévu de reconstituer ces parcelles à la place d’un ancien terrain de football, à côté du fort. Si l’association officielle des jardins des Vertus a fini par accepter cette option, ce n’est pas le cas du collectif.

« Au final, on va perdre de la terre, car la compensation se fait sur un terrain végétalisé, qui est en friche depuis des dizaines d’années, et sur lequel une forêt et une prairie ont poussé, proteste Dolorès. Compenser en détruisant un espace où il y a déjà des arbres et de la nature, c’est de l’enfumage. »

Jardins à défendre

Ces derniers mois, la mobilisation emmenée par le collectif n’a fait que s’amplifier, à l’image de la nature foisonnante du début de l’été : la pétition en ligne a recueilli près de 70000 signatures à ce jour. Pour se faire connaître, il communique beaucoup par les réseaux sociaux, et organise manifestation et événements ouverts au public – pique-niques, jam aux jardins, ateliers

Une nouvelle étape a été franchie en mai dernier, lorsque les parcelles en péril ont été proclamées Jardins à défendre (JAD). Cultivées à nouveau en partie, elles sont désormais occupées en permanence par des jardiniers ou des militants venus pour l’occasion, certains motivés avant tout par l’expérience collective. Très soucieux de leur anonymat, beaucoup d’entre eux sont jeunes, autour de la vingtaine, comme Jade*, arrivée par le « bouche-à-oreille » : « Les gens en ont marre de ces projets qui ne sont là que pour faire le profit d’une minorité de personnes. »

D’aucuns viennent d’autres collectifs ou associations – Youth for Climate, les Brigades de solidarité populaire…–, mais aussi d’autres lieux de lutte, comme le triangle de Gonesse.

« C’est hyper important, il faut agréger des gens pour lutter. Et chacun apporte ses compétences », s’enthousiasme Dolorès, qui passe toutes ses nuits sur place.

Au quotidien, les journées sont rythmées par les événements organisés, les discussions, les lectures. Les espaces de vie ouverts sont abrités de la vue sur les travaux du parking par un symbolique rempart de paille. 

Dans le « salon », sur un panneau, la liste des besoins pour la construction ou la cuisine ; sur un tableau noir, le programme des activités de la semaine, décidées lors des réunions hebdomadaires. À l’entrée des jardins, des plans et consignes pour que la cohabitation avec les autres jardiniers se passe au mieux.

Un recours juridique

Mais l’opposition au projet de solarium se fait aussi sur le plan juridique. « Nous avons fait un recours contre le Plan local d’urbanisme intercommunal, qui ne prend pas en compte le Schéma directeur régional d’Ile-de-France, alors qu’il aurait dû suivre le fait que ces jardins et toute la couronne voisine du fort sont protégés comme des espaces verts à conserver et même à étendre », explique Ivan Fouquet. C’est pourquoi le collectif a lancé une cagnotte en ligne. « Une fois que le permis de construire sera accordé, il y aura sûrement une expulsion, mais dans tous les cas, on compte aussi faire des recours juridiques contre le permis », complète-t-il.

“Nous avons fait un recours contre le Plan local d’urbanisme intercommunal”
Ivan Fouquet
Architecte
Pour quitter le lieu, il faut de nouveau la clé, d’où des allers-retours réguliers. À la tombée de la nuit, les occupants font le point sur le nombre de places disponibles pour dormir : matelas dans les cabanes des jardiniers relogés, ou tentes. Le projet de centre aquatique étant financé en partie par la région, la journée du 27 juin s’est refermée pour certains sur un espoir déçu, avec la réélection de Valérie Pécresse. « Si l’Île-de-France devient écologiste, on pense que le projet serait arrêté immédiatement, il ne serait pas compatible avec leur programme », avait espéré l’architecte membre du collectif. La lutte pour la défense des jardins continue.

* Le prénom a été changé.

Anaëlle Bruyand

Photo d’ouverture : Aux jardins des Vertus, un mur en terre et paille est élevé dans la zone où devrait être construit le centre aquatique, face au parking désaffecté, le 25 avril 2021. © Anaëlle Bruyand