Linda article

Les naufragées du Repaire Barbès

À Paris, l’association ADSF vient en aide aux femmes sans-abri. Elle déploie des moyens humains et matériels en leur offrant un lit et des soins afin qu’elles retrouvent un peu de dignité.

Avec son large pagne, Aneth (le prénom de la bénéficiaire a été modifié) circule dans la salle d’accueil du Repaire Barbès, QG parisien d’ADSF (Agir pour la santé des femmes). Des jouets sont entassés dans un coin, et des femmes aux cheveux grisonnants se reposent, assises sur des banquettes disposées le long des murs. «Tu restes pour le plaisir?», lui demande avec bienveillance une bénévole de l’association depuis son ordinateur. «Oui, c’est ça!», reconnaît-elle en souriant. Aneth sait qu’elle peut rester encore quelque temps dans cette permanence du boulevard Barbès, au nord de Paris. Mais, à 19 heures, elle devra partir et, peut-être, retourner dans la rue. 

En 2020, selon l’association implantée à Paris et à Lille, 57 % des femmes qu’elle accompagne sont sans domicile fixe, même si ponctuellement elles bénéficient de places d’hébergement dans des haltes de nuit ou des hôtels sociaux. Parmi les autres, 22 % sont hébergées par des proches, 13 % vivent dans des centres sociaux, et 4 % trouvent refuge dans des bidonvilles. Seulement 4 % de ces femmes ont leur propre logement.

Un lieu d'accueil sécurisant

Panneau d'indication au fond de la cour du Repaire Barbès. Le lieu se discret et accessible. Crédit photo : L. Caille / EMI

Dans ce centre, une salle est réservée aux femmes seules, une autre aux mères avec enfants. L’association insiste sur l’importance de créer un lieu sécurisant, notamment pour réaliser des entretiens gynécologiques ou psychologiques. En octobre 2020, confrontée à la crise sanitaire provoquée par le Covid, 

l’association a lancé une campagne de levée de fonds afin de mieux répondre aux besoins des femmes traumatisées par le manque de nourriture, la perte de revenus, les angoisses et l’isolement. « Nous avions redoublé nos maraudes et les accueillions [les femmes sans abri] à la Cité des dames [dans le 13e arrondissement de Paris] et dans le repaire de porte de Saint-Ouen, aujourd’hui trop petit », argumente l’association sur le site de collecte Ulule.

Devenir invisible

Afin de se protéger du risque d’être violentées, volées, dépouillées ou exploitées, les femmes sans abri se rendent invisibles. Elles se griment le visage et masculinisent leur apparence.

L’errance et l’isolement permettent de se fondre dans des lieux publics et d’être, pour un temps, surtout en journée, protégées des agresseurs.

« Nous avions redoublé nos maraudes et nous les accueillions dans le repaire de Porte de Saint-Ouen, aujourd’hui trop petit »
Association pour la santé des femmes

Ces femmes errent souvent dans Paris avec leurs valises à roulettes et leurs sacs remplis à ras bord. Elles ne cessent de marcher ou de monter dans des bus pour faire comme tout le monde, se rendre invisibles, et ne pas se faire agresser. Selon l’association pour la santé des femmes, pionnière dans l’accompagnement médical des femmes en situation de précarité, leur état de santé est aggravé par le renoncement aux soins pour des raisons financières, l’ignorance de leurs droits, la barrière de la langue, ou le manque d’accompagnement gynécologique au sein des structures existantes.

Dans la cour du Repaire Barbès, à côté des locaux de l’Armée du salut, un camion blanc estampillé du logo rose de l’association attend pour la prochaine maraude. Ce « frottis-truck » permet d’aller à la rencontre des femmes « ancrées dans la rue », selon l’expression des spécialistes, en leur proposant un accompagnement gynécologique sans avoir à « quitter la rue ». Lors de ces maraudes dans les rues parisiennes, les bénévoles distribuent des protections périodiques et des kits d’hygiène.

Une moyenne d'âge de 35 ans

En 2020, selon les résultats d’une enquête menée par l’association auprès des 1 001 personnes de la rue accueillies ou rencontrées lors des maraudes, 84 % d’entre elles sont originaires de pays hors Union européenne. De 16 à 84 ans, leur moyenne d’âge est de 35 ans. Concernant leur situation familiale, 45 % sont seules, et 21 % seules avec enfants. La plupart n’ont pas été suivies pendant leur grossesse.

Une bénévole sort de la salle d’accueil avec des magazines sous le bras. « Qu’est-ce que c’est ? », demande une femme en pointant du doigt les journaux. Ce sont des revues pour enfants. Visiblement épuisée, la dame décline l’offre et s’engouffre dans l’entrée du Repaire Barbès, où elle pourra prendre un café, une douche. Derrière deux paravents, deux lits pliants attendent celles qui ne peuvent plus tenir debout. À l’étage, ces femmes peuvent rencontrer des bénévoles parlant anglais.

Souvent méfiantes ou mutiques, les « dames de la rue » se laissent peu à peu approcher par des personnes attentives et patientes. Infirmières, gynécologues, sages-femmes ou travailleuses sociales, les représentantes de l’association, salariées ou bénévoles, collectent aussi des vêtements pour le vestiaire, ou des jouets pour les enfants en bas âge. « La santé est un état complet de bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité », rappelle l’association sur son site Internet, en citant l’Organisation mondiale de la santé. Au Repaire Barbès, l’accueil est inconditionnel.

La lumière s’éteint dans les locaux de la permanence de jour. Une jeune femme descend les escaliers, suivie par sa fille de 5 ans. Deux bénévoles l’emmènent vers un hébergement provisoire. La mère semble soulagée. Demain est un nouveau jour.

Femmes sans abri, les chiffres

Le nombre de sans-abri à Paris a diminué de 23%. En 2021, 2785 personnes ont été comptabilisées, 800 de moins qu’en 2020, selon la Mairie de Paris.

Selon le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, en 2017, les femmes constituent la majorité des personnes en situation de précarité. Elles représentent 57 % des bénéficiaires du revenu social d’activité (RSA). Elles occupent 82 % des emplois à temps partiel et 62 % des emplois non qualifiés Les femmes représentent 85 % des chefs de familles monoparentales et une famille monoparentale sur trois vit sous le seuil de pauvreté.

Lire le rapport « La santé et l’accès aux soins : Une urgence pour les femmes en situation de précarité »

 Linda Caille

« La santé est un état complet de bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité »
Organisation mondiale de la Santé​