Les petits théâtres se réinventent pour survivre

Comment les petits théâtres se réinventent pour survivre

Par Pauline Claire (Texte et montage vidéo) et Marjolaine Bariou (Photo et captation vidéo)

Fermés par intermittence depuis un an, les petits théâtres expérimentent des représentations en ligne et en direct. Simple palliatif ou nouvelle forme de création, tour d’horizon de quelques salles qui se réinventent pour survivre à cette crise.

Confortablement lovée sous une couverture dans le canapé de son appartement du Val-de-Marne, un verre de sirop de gingembre à la main, Audrey attend le début de la pièce de théâtre en ligne proposée par le théâtre de l’Improvidence de Lyon. La représentation est prévue à 21 heures sur la plateforme ImprOnLIVE. La place lui a coûté 8 euros. Il est 20h55 et seules deux personnes connectées. Quelques minutes plus tard, le nombre de connexions décolle : 12, puis 17, pour finir à 28 à 21 h 04. 

 

« C’est cool, je suis bien placé ! », lance John sur le tchat, suivi dans l’humour par Nath : « Merde, il y a un grand devant moi ! » Ils ne se connaissent pas, mais l’ambiance s’installe. « C’est sympa tous ces gens qui interagissent sans se connaître », commente Audrey. Quelques instants plus tard, un régisseur de l’Improvidence, transformé en crieur de salle, énonce aux comédiens les thèmes proposés par les spectateurs dans le tchat: « Deux amis d’enfance qui se retrouvent dans un train », « deux scientifiques ratés en expédition », « deux membres d’un groupe de métal ». La première scène choisie par les deux comédiens présents sur le plateau sera « un père et son futur gendre ». Bienvenue au théâtre d’improvisation. L’Improvidence en ligne et en direct !

 

Comme tous les lieux de culture, l’équipe du café-théâtre de l’Improvidence a été abasourdie par sa fermeture, en mars 2019. Privées de représentations et de publics et, parfois, de toute ressource financière, les petites structures du spectacle vivant sont en souffrance et tentent de se réinventer pour survivre. Certaines ont opté pour des solutions numériques comme les représentations en direct sur Internet. Ce théâtre où chaque spectateur reste chez lui est-il un simple palliatif ou une nouvelle forme de création ? Rencontres à Lyon, Orléans, Laval et Paris avec des professionnels du spectacle, aux avis partagés.

 

Innover pour tenir financièrement

« Nous étions acculés dans une situation de tempête », explique Thomas Debray, directeur des deux théâtres de l’Improvidence et ancien étudiant de l’ENS des Mines de Nancy. Ses deux théâtres, situés l’un à Lyon et l’autre à Bordeaux, ne bénéficient d’aucune subvention publique. Les recettes des billets d’entrée sont donc une source de revenu importante. « Nous avions 20 000 euros de frais par mois et 1 500 euros d’aide de l’État », développe Thomas Debray, qui, dès le mois de mai, entame une réflexion pour remplacer le manque à gagner. 

 

Rapidement, il a opté pour le théâtre en ligne et en direct. « Je voulais que la qualité soit équivalente aux spectacles diffusés sur France TV », précise cet ancien ingénieur reconverti dans le théâtre d’improvisation. Il lui faut cependant un véritable studio de télévision, des caméras et un système de son et lumière professionnel spécifiquement adaptés à la diffusion en direct. 

Ces équipements ont un coût. Thomas Debray va devoir emprunter. Il passe deux mois à la rédaction d’une demande de subvention auprès de BPIfrance, banque publique d’investissement, pour acheter le matériel et les logiciels nécessaires. Une partie du théâtre est démontée en août pour y installer les équipements et le studio TV. 

 

Sa « troisième salle de spectacle », comme il l’appelle, est fin prête en septembre et dispose de quatre caméras et d’une régie de montage vidéo en direct. Six écrans TV tournés vers la scène sont disposés dans la salle pour favoriser au maximum l’interaction entre les comédiens et le public. Au niveau technique, les réalisateurs-cadreurs remplacent les régisseurs et gèrent les caméras en sélectionnant celle dont les images seront vues par le public.

Lors des premières représentations, les petits problèmes techniques s’accumulent et des ajustements réguliers sont opérés : « Il a fallu essayer quatre micros avant de trouver le bon. Nous avons également eu un décalage de son et d’image, qui nous a obligé à choisir une meilleure connexion internet. » 

 

Ce samedi soir, Prunelle, présente aussi sur internet, signale un petit couac dès son arrivée sur le tchat du public  : « Il y a un problème avec le lien envoyé par mail pour se connecter, il y a deux “ m ” à Improvidence du coup le lien ne marche pas. » John répond rapidement : « Yes, j’ai trouvé le bon lien via le site mais ça serait cool de renvoyer un mail aux autres avec le bon lien:) ».

Après quelques mois de pratique, les représentations en ligne ont trouvé leur public. « On va chercher des spectateurs sur toute la France, seuls 20 % sont lyonnais », affirme Thomas Debray. Pour lui, l’objectif est atteint : « Aujourd’hui, avec zéro dépense inutile, les représentations en live paient tout ce qui n’est pas pris en charge par le fond d’urgence. Ça permet d’avoir le sourire et de garder le moral. » Ce passionné de théâtre d’improvisation est confiant : « Ca va donner de chouettes projets d’avenir ! »

Continuer de travailler à tout prix

A la différence de Thomas Debray, Véronique Guimard, productrice chez Talent plus, une société de production et d’organisation de tournées, conçoit le théâtre en direct comme un simple palliatif. « Ça nous a sauvés, mais après la pandémie on ne gardera que le meilleur de l’expérience, sûrement pour éviter des déplacements longs et compliqués », explique-t-elle.

 

Véronique Guimard produit le spectacle d’Ismaël Saidi, auteur, metteur en scène et acteur de la pièce Djihad. Tous deux engagés dans un projet financé par le ministère de l’Intérieur dans le cadre de la lutte contre la radicalisation, ils craignent la fermeture des établissements scolaires et l’impossibilité de jouer auprès de collégiens et lycéens, comme ce fut le cas lors du premier confinement. 

 

Anticipant un nouveau confinement, Véronique Guimard recherche un théâtre partenaire : ce sera la Comédie Bastille, dans le XIe arrondissement de Paris. En 24 représentations, elle a fait face à des situations très différentes : « On a eu des gosses qui se trouvaient une partie en classe et une partie à la maison, plusieurs classes ou établissements en même temps ». Pourtant, au niveau technique, les résultats sont là : « On est à 90 % de satisfaction, les élèves sont hyper-contents et ils rient, pleurent et applaudissent », se réjouit-elle.

 

Cette nouvelle organisation a cependant un coût, aussi bien matériel qu’humain. Comme pour de nombreux théâtres, Véronique Guimard a obtenu l’accord de son partenaire financier, en l’occurrence le ministère de l’Intérieur, pour redistribuer ses dépenses : les frais ordinairement prévus pour le transport et l’hébergement des comédiens lors de leurs déplacements dans les établissements scolaires de toute la France sont désormais affectés aux retransmissions en « live ». En plus de la présence de l’ingénieur son et lumière, déjà présents lors des représentations en présentiel, le maniement de trois caméras nécessite de recruter un réalisateur et deux cadreurs. 

Malgré des retours positifs, Véronique Guimard reste ferme sur le nécessaire contact avec le public : « On fait du spectacle vivant, on a besoin de sentir le spectateur. » La productrice souhaite tout de même tirer un maximum d’enseignements de cette phase d’expérimentation. Par exemple en mettant en place de nouvelles formes d’ateliers via Zoom ou en continuant à rester en direct sur internet pour les publics éloignés des lieux de culture. « La crise sanitaire va laisser des traces et le message c’est “diversifiez-vous” », reconnait-elle.

 

Proposer une offre pour son public

Ce besoin de rester proche de son public est partagé par Mélina Kielb et Laodice Rigo, respectivement chargée de communication et administratrice du théâtre de la Tête noire à Saran, dans le Loiret. Le sujet a suscité et suscite encore aujourd’hui de longues heures de discussion au sein de leur équipe. « Il est compliqué de retranscrire l’ambiance, l’esprit d’un théâtre sur un écran. Une captation du niveau de l’Opéra de Paris a un coût, et ce n’est pas le choix que nous faisons », explique Mélina Kielb. Une espèce de consensus a finalement été trouvé : le théâtre ne sélectionne que quelques pièces et les diffuse en direct à l’aide d’une seule caméra en plan fixe.

 

Le théâtre de la Tête noire n’a pas besoin de réaliser des investissements lourds et risqués pour survivre. Du moins pas dans une telle situation d’urgence. En effet, le théâtre vient de conclure une convention avec la Direction régionale des affaires culturelles (Drac), qui assurera son financement par des fonds publics pour les quatre prochaines années. Dans la programmation quadriennale, les activités hors les murs sont une priorité. En attendant que la pandémie affecte moins le secteur et que les pièces puissent reprendre dans les théâtres.

 

Même avec peu de représentations en direct, l’organisation de l’équipe et les rôles de chacun sont tout de même modifiés. « Certains postes de travail sont au ralenti », explique Laodice Rigo. C’est le cas de la communication ou de l’accueil des compagnies, remplacés par la gestion de la billetterie ou l’information au public. Mélina Kielb confirme : « Je suis beaucoup sur l’ordinateur à faire de l’administratif, à accompagner les personnes ayant des difficultés pour valider leur réservation. » Cette disponibilité auprès du public est très importante pour ce théâtre, très ancré sur son territoire. « On sent cette affection pour le théâtre et les équipes, qu’il n’y a pas dans de grands lieux », explique Laodice Rigo.

 

Se produire en public malgré tout

Ces compromis ne satisfont pas Jean-Luc Bansard, comédien, metteur en scène et directeur du théâtre du Tiroir de Laval. Il ne souhaite plus organiser de représentations en ligne. « Je suis très déçu par l’expérience, ce format dénature la fonction même du théâtre. Ça rend service, ça dépanne, mais ça ne remplacera jamais le rapport humain », assure-t-il.

 

Fervent défenseur de la réouverture des lieux de culture, il expérimente d’autres formes de partage, devient crieur de rue alors qu’il déclamait de la poésie dans des lieux intimistes, remplace les instruments à cordes par une clarinette pour s’adapter aux bruits de l’extérieur. Propose de venir jouer dans le jardin des moins frileux.

 

Jean-Luc Bansard souhaite continuer à accueillir du public dans son établissement au risque de désobéir aux règles imposées par l’État. « Samedi dernier on a fait une ouverture désobéissante et une dame pleurait de joie de sentir une telle force sur scène. »

 

Pour détourner les règles, il a fait modifier le statut de son établissement, installé dans une chapelle : de lieu de culture, le théâtre du Tiroir est devenu un lieu de culte pour proposer, contre l’avis du Préfet « des représentations avec un tout petit nombre de personnes et dans des conditions qui respectent largement les gestes barrières ». Pour cette résistance, il risque la fermeture administrative et l’interdiction de financement public.