La situation des migrants mineurs est de plus en plus tendue

Grâce à des associations se mobilisant pour leur venir en aide, des migrants mineurs sont, pour certains, mis à l’abri. Mais jusqu’à quand ? L’intervention des pouvoirs publics devient une urgence.

Le regard se voile, le corps se raidit et un silence lourd de sens s’installe. Ahmad est tétanisé à l’idée d’évoquer son parcours. « Je ne connais rien de leurs histoires, des bribes arrivent parfois ici et là, mais souvent les mots arrivent en dernier » évoque Anouk, une bénévole qui vient de finir son mémoire sur la thérapie par la danse.

Dortoir où logent les mineurs isolés pris en charge par l’association Les Midis du MIE au local de La Parole Errante, lieu militant situé à Montreuil qui les accueille durant le mois de décembre.
Montreuil. FRANCE.

17 décembre 2020.

Dans le lieu militant, la Parole Errante, à Montreuil, à l’initiative de l’association « Les midi du Mie », ils sont seize mineurs venus de Guinée, du Mali, de la Côte-d’Ivoire à avoir trouvés refuge. Après avoir traversés des épreuves multiples le long de leur périple jusqu’en France, un autre parcours du combattant se dessine devant eux. Celui d’être reconnus comme mineurs isolés et de pouvoir bénéficier de la protection de l’enfance.

« Nous avons pu héberger 16 jeunes qu’on trimballe ici et là, 10 autres sont à l’hôtel, 8 chez des gens. Il fallait les sortir du froid cet hiver. Mais il faut constamment trouver un lieu nouveau. On en est à notre douzième déménagement en un an et demi, c’est épuisant » évoque Agathe Nadimi, la fondatrice de l’association qui est venue en aide à plus de 150 mineurs isolés en quatre ans.

Les jeunes passent du temps à discuter pendant l’après-midi entre les différents ateliers et cours qui sont organisés par l’association afin de structurer les journées.

Montreuil. FRANCE.

« Ils étaient dans l’errance, éclatés de fatigue »

La violente expulsion de la place de la République, le 23 novembre, a rendu visible la réalité des mineurs migrants isolés. « Ils ne pouvait plus aller non plus à Rosa Park où ils avaient aussi été chassés par la police. Ils étaient dans l’errance, éclatés de fatigue. Sous une pluie battante, on est allés les chercher ce jour là. Le choix est difficile, en priorité, on accueille les plus vulnérables. Ceux qui sont malades » explique Agathe Nadimi.

Dans cette bâtisse entourée de bric et de broc, au 5 rue de Bergue, Thibault, un artiste bénévole, gare son vélo dans la cour remplie de bric et de broc. Il apporte des gaufres et surtout des feuilles et des crayons pour donner un cours de dessin. L’ambiance est joyeuse autour d’un café, agrémentée de rires, de rythmes africains et des derniers tubes d’Aya Nakamura.

« La nuit, je fais encore des cauchemars »

Dans la chambre, au rez-de-chaussée, sont alignés contre les murs des matelas de fortune. Du haut d’une mezzanine s’élève les incantations de Mohamed qui a déplié son tapis de prière. Youssouf, le regard vitreux causé sûrement par son hépatite B, inspire en entamant son récit. « La nuit, je fais encore des cauchemars », confie-t-il. De Guinée, il a été extirpé d’un enfer familial par son oncle. « Ma mère est décédée, mon père me battait », évoque-t-il.

Après avoir traversé des montagnes et des déserts, il est emmené en pleine nuit en Tunisie par des passeurs qui le forcent, armés « de gros couteaux », à monter à bord d’un zodiaque. De sa nuit en mer, tout ce qu’il peut en dire se résume en une phrase: « j’ai vu la mort! » résume-t-il. Il n’a plus jamais revu son oncle.

Arrivé gare de Lyon, comme la plupart, s’ensuit souvent trois jours d’errance, parfois sans manger. Jusqu’à ce qu’une bonne âme les guident vers la Croix-Rouge, une association d’aide aux migrants ou MSF.

Ces dernières années, le nombre de mineurs migrants arrivant seul sur le sol français, a explosé. Ils tentent l’aventure de l’exil plus jeunes qu’auparavant. Les mineurs pris en charge sont passés de 200, il y a vingt ans à 41 000 en 2018, selon l’Assemblée des départements de France (ADF) dont les administrations sont chargées de la protection de l’enfance. Parmi eux, 17 022 ont été officiellement reconnus mineurs en 2018, d’après le ministère de la Justice. Cette année, ils pourraient n’être que 10 000 du fait de la crise sanitaire mais aussi des politiques répressives des États.

En Île-de-France, des lieux militants se mobilisent pour les accueillir. Ce fut le cas du théâtre de Montreuil ou encore de la Maison ouverte. Un collectif d’associations comme Utopie 56 ou Ernest ont mis en place une chaîne de solidarité : maraude, distribution de vêtements, accompagnement médical et administratif.

Suite à l’installation d’un campement de 70 jeunes migrants pendant 35 jours l’été dernier près de la place de la République, la mairie de Paris projette d’ouvrir avant la fin de l’année une quarantaine de place pour migrants en attente de décision de justice. Mais, à la Parole Errante, l’inquiétude du lendemain demeure pour ces jeunes. Le 4 janvier, ils devront quitter les lieux.

 Céline Coussens (texte)

Canela Laude  (photo)