Grand débat : que sont devenus les cahiers de doléances ?

Les contributions des citoyens, recueillies par les mairies pendant le Grand débat national en 2019, sont difficilement accessibles. L’association Rendez les doléances ! demande que ces cahiers, créés pour apaiser les Gilets jaunes, soient rendus publics sur une plateforme numérique.

« Des parcours, des témoignages, des vies entières. » Dorian Dreuil, sémillant trésorier adjoint de l’association Rendez les doléances ! a pu lire des extraits des quelque 20 000 cahiers de doléances, mis à disposition des citoyens dans 16 337 mairies pendant le Grand débat national de 2019. Cofondée fin novembre 2020 par Didier Le Bret, ancien ambassadeur de France en Haïti, proche de François Hollande et Thomas Ribémont, ex-président d’Action contre la faim, l’association plaide pour la réapparition de ces cahiers dans l’espace public. Une pétition lancée pour réclamer leur retour avait recueilli 552 signatures au 17 décembre.

Didier Le Bret dénonce une disparition de convenance. Stratégie politique ? Difficultés budgétaires couplées à une mauvaise volonté administrative ? Volonté d’occulter des questions trop brûlantes dans un contexte social explosif ? Les raisons ne manquent pas selon lui pour expliquer la disparition de ces archives d’expression directe, « contributions libres et individuelles, échappant au formatage des consultations en ligne, parfois biaisées ou culpabilisantes », précise-t-il.

Des cahiers consultables localement

De fait, une restitution des contributions citoyennes a bien été produite par trois cabinets de consultants et mise en ligne sur le site du Grand débat, mais sous forme de synthèse. La mouture de juin 2019 regroupe les 244 000 contributions recensées, dont 217 910 issues de cahiers citoyens ; les autres ont été reçues par courriers et mails, ou encore récoltées lors des conférences régionales et des réunions d’initiative locale (RIL). Numérisés par la BNF, les documents n’ont cependant pas été mis en open data : « trop coûteux à anonymiser » justifie le cabinet de Sébastien Lecornu, ministre des Outre-mer et ancien coordinateur du Grand débat. Il est urgent de « remettre ces questions au sommet de la pile », insiste Didier Le Bret.

Distribués dans la centaine de centres des archives départementales éparpillés sur tout le territoire national, les cahiers citoyens sont consultables localement, et sous certaines conditions. L’association demande donc leur rapatriement sur une plateforme numérique accessible aux citoyens comme aux chercheurs. Ce « trésor national » pourrait bien constituer une mine d’or pour les chercheurs en sciences sociales, fait valoir Rendez les doléances ! Il constituerait également un vivier de décisions populaires à prendre au sérieux par l’actuel gouvernement comme par les futurs candidats à la présidentielle de 2022.

Restitution de la parole populaire

Engagée dans une action de restitution de la parole populaire, l’association semble pourtant assez éloignée de cette base à qui elle entend redonner voix. Les 32 membres fondateurs de Rendez les doléances ! comptent dans leurs rangs quelques personnalités et une majorité de trentenaires issus de l’enseignement supérieur et des grandes écoles. « Un cercle d’amis, de connaissances de longue date, réunis autour d’engagements citoyens et associatifs », explique Didier Le Bret pour décrire la genèse de l’association Rendez les doléances !

Interrogé sur d’éventuels rapprochements avec le mouvement des Gilets jaunes, Dorian Dreuil botte en touche. Pour lui, l’implantation de groupes locaux permettra de « développer un ancrage ». Il ajoute : « On espère qu’on rentrera en contact. »

Le « Vrai débat » parallèle des Gilets jaunes

Pourtant, en parallèle du Grand débat, s’est développé un « Vrai débat » sur le site levraidebat.fr, conçu et administré par des Gilets jaunes (Maxime Souque, David Prost, Grégory Signoret, Rolland Gontard et Priscillia Ludosky). Lancé le 30 janvier 2019, à peine quinze jours après la plateforme officielle, il a recueilli 25 000 propositions, avec 44 000 inscrits et 1 million de votes. Analysées par des unités et laboratoires de recherche du CNRS, ces dernières ont permis d’établir une short list des propositions les plus populaires, le « Top 59 », discutées lors d’Assemblées citoyennes délibératives (ACD) en juin 2019. Des revendications cette fois compilées et rendues publiques dans un ouvrage collectif.

Les préoccupations exprimées par le canal officiel (le Grand débat) et celui des « dissidents » (le « Vrai débat ») se recoupent sur le fonctionnement politique et la démocratie, les justices fiscales et sociales, l’avenir du service public et les préoccupations écologiques. Avec une différence de taille cependant : la place accordée au Référendum d’initiatives citoyennes (RIC).

 

Géraldine Lalu (texte)

Moulaye Diarra (photo)