Coulisses du Médialibre jour 3 : la chance sourit à ceux qui savent doucement la forcer

Les bouches sont souriantes mais les yeux cernés. Au troisième jour du Médialibre, le stress de devoir publier quotidiennement des articles a laissé des traces sur les visages. Si la vie d’une rédaction n’est pas un long fleuve tranquille, elle est néanmoins plus facile pour certains. Ils nous dévoilent les raisons de leur succès.

En conférence de rédaction, Adélaïde lève la main pour faire une proposition : « J’ai un sujet qui me démange les doigts… » chantonne-t-elle, les yeux débordants de malice… et de fatigue. Elle ne se départ pourtant jamais de son sourire, ravie de cette semaine de mise en situation : « Une rédaction, c’est une fourmilière énorme, avec une énergie collective assez dingue », se réjouit-elle. Électrisée, elle ne cesse de répéter qu’elle est émerveillée par la richesse du métier : « J’ai une place de témoin privilégié, j’accède à des tranches de vie radicalement différentes d’un jour à l’autre : c’est ce que je veux ! » Adélaïde fourmille de propositions. Elle n’a rencontré aucun problème depuis le début de l’expérience. À quoi cela tient-il ?

« J’ai beaucoup de naïveté et de culot, répond Adélaïde. J’ose facilement pousser les portes, et parfois, c’est simplement ce qu’il faut faire. Les gens ne sont pas toujours habitués à cette méthode non conventionnelle. Ils me disent : « Ce n’est pas comme cela qu’il faut faire, vous devez passer par le service communication ! » Alors j’insiste, mais toujours dans la bonne humeur. »

Tous les stagiaires ont pu constater que le contact est un élément déterminant. « Tout est question de communication », résume Mathilde. Avenante et sereine, elle explique pourquoi cet élément est si important. « Une partie du travail se joue dans la façon de se présenter aux gens dont on va parler ou que l’on va photographier. Par exemple, j’ai fait le portrait d’une militante qui héberge des migrants, avec qui j’avais beaucoup parlé. Ça m’a permis de la connaître, et de réfléchir en amont à la photo que je voulais prendre. »

Lauriane n’a pas peur de poser des questions. Elle aime dépasser ses limites. (photo: Moulaye Diarra)

Prendre sur soi

Lauriane non plus n’a rencontré aucun problème jusqu’à présent. Détendue, elle s’accorde une pause avec Marjolaine, qui doit l’accompagner en reportage dans l’après-midi. Cette décontraction n’est pourtant pas innée : « Avant cette semaine de Médialibre, j’étais très stressée. Mais une fois qu’on est plongé dans la vie concrète d’une rédaction, on se rend compte que ça roule », explique-t-elle. Lauriane se réjouit de l’énergie du groupe, très porteuse, mais elle sait aussi qu’il faut pouvoir compter sur quelques qualités indispensables. « Je vais facilement vers les gens, je n’ai pas peur de leur poser des questions. » Tout n’est pas toujours facile pour autant, mais à force de s’exercer, Lauriane a « développé une forme de résilience » : « Tu apprends à prendre sur toi : même si tu as des appréhensions pour traiter un sujet, tu n’as pas le choix, tu dois être pleinement dans l’action, dans le moment présent. Alors tu te lances et quand c’est fini, tu es content d’être allé au-delà de tes limites. »

Trouver les bons clients

Charles a sa méthode : laisser traîner ses oreilles et se fier à son intuition. (photo Maxime Amat)

Regard vif bien que lourdement cerné, démarche alerte et sourire éclatant qui perce sous le masque, Charles boucle son sac à dos. Il cherche le photojournaliste qui doit l’accompagner en reportage. « La complémentarité au sein du binôme est primordiale. On a deux approches différentes et on travaille en vue d’un rendu commun qui doit être homogène : il faut pleinement profiter de cette confrontation. » Tandis que le/la photographe va penser au traitement visuel, le rôle de Charles consiste à « trouver les bons clients, les gens qui parlent » : « Il faut rester concentré sur l’objectif. Un article est d’autant plus complet qu’il reflète une diversité de points de vue. » Charles ne perd jamais de vue son objectif : « Faire vivre une situation au lecteur, incarner un événement. » Sa méthode ? « Je laisse traîner mes oreilles, je reste attentif. J’observe le regard des gens, leur posture : on voit assez facilement si les gens sont fermés ou s’ils vont nous parler. Je me fie aussi à mon intuition, et il faut admettre aussi qu’il y a toujours une part de chance », confie-t-il en riant. La chance sourit à ceux qui savent doucement la forcer.

Comme un jeu de société

Pour traiter ses sujets, Arthur développe une approche stratégique, comme dans un jeu.
(photo: Ségolène Ragu)

« Les choses sont toujours plus faciles lorsqu’on a un intérêt pour le sujet, parce qu’on se laisse porter », souligne Arthur, photojournaliste. Ce n’est évidemment pas toujours le cas. Alors Arthur a inventé un moyen pour que son travail devienne, en toute occasion, une partie de plaisir. « Quand je n’ai pas d’affinité avec le sujet, je suis dans le détachement et j’appréhende mon travail comme un jeu de société. Je décompose la situation dans ma tête et je résous les problèmes point par point pour que ça marche. Cette structuration mentale est cruciale : ça permet d’avoir une approche stratégique, comme dans un jeu. » Pour lui, c’est une question de juste équilibre. « Vouloir contrôler la situation en limite l’approche, mais il ne faut pas non plus y aller à l’arrache. Il faut connaître les règles du jeu, mais ne pas essayer de finir la partie avant de l’avoir commencée. » Un équilibre sensible, mais qui ne semble plus conserver beaucoup de secrets pour des stagiaires aussi consciencieux.

 

 

Chloë Money (texte)

Matthieu de la Rochefoucauld, Moulaye Diarra, Maxime Amat, Ségolène Ragu (photos)