À Pantin, une prof héberge des demandeurs d’asile dans son deux-pièces

Anne-Mona Fakhri, prof de français et d’histoire-géo, accueille pour une nuit ou plus des exilé.e.s en recherche d’un hébergement d’urgence.

Plume se glisse sous le divan à la vitesse de l’éclair. Anne-Mona Fakhri le rattrape à grand-peine, et le maintient le temps de prendre la photo. Le chat roux aimante tous les regards. « Tous ceux qui sont venus ici l’ont adoré, il nous aide à briser la glace », confie la jeune femme de 32 ans. Au début de l’été, elle a accueilli chez elle pour quelques nuits une famille originaire de Gambie, puis, à la rentrée, deux femmes venues des pays de l’Est.

Au printemps dernier, Anne-Mona et son compagnon Corentin ont pris contact avec l’association Utopia 56 pour devenir hébergeurs solidaires. L’association est née en 2016 pour encadrer les bénévoles qui venaient en aide aux exilés dans la jungle de Calais. Elle a depuis essaimé dans toute la France. Maraudes, aides alimentaires, accès aux soins, hébergements d’urgence… ses actions sont multiples. Utopia a notamment coorganisé le campement de migrants violemment démantelé, place de la République, le 23 novembre dernier. Tous les soirs, l’antenne parisienne, installée dans le 18e arrondissement, donne rendez-vous à des familles exilées et sans-abris pour les conduire aux domiciles des hébergeurs citoyens disponibles.

« Je ne sais plus vraiment comment j’ai entendu parler d’Utopia 56, explique Anne-Mona. Sans doute les réseaux sociaux. Mais je me rappelle que j’ai tout de suite adhéré à leur action. L’hébergement d’urgence, c’est une manière de se sentir utile, tout de suite. » Elle n’a pu se porter volontaire que deux fois pour le moment, la crise sanitaire n’a pas aidé. Et l’accueil demande une certaine organisation. « Ces gens ont vécu des trucs pas faciles, alors on veut qu’ils se sentent bien, comme dans un Airbnb. Mine de rien, ça prend du temps pour que tout soit clean… »

« On leur a donné notre chambre »

Et le deux-pièces cosy d’Anne-Mona et Corentin, à Pantin, n’est pas très grand. « Quand on a reçu la famille – les parents et une petite fille de quatre ans –, on se demandait comment on allait faire pour les installer dans le salon. Et puis l’évidence s’est imposée. On leur a donné notre chambre. »

Anne-Mona aimerait s’engager encore plus, faire des maraudes par exemple. « Mais c’est tellement chronophage », dit-elle comme pour s’excuser. La jeune femme affiche pourtant un CV associatif impressionnant. Adolescente, à Dijon où elle a grandi, elle tenait déjà des stands pour l’Unicef. Depuis, elle a été bénévole pour diverses associations – aide juridique pour les demandeurs d’asile, abolition de la prostitution, interventions dans des camps de Roms en région parisienne, etc. L’une de ses plus belles expériences ? L’association Genepi, qui intervient dans les prisons. Pendant une année, à Lyon, elle a animé des ateliers de jeux de société pour des détenus.

L’engagement associatif, elle voulait d’ailleurs en faire son métier, après un master en droits humains et une année de service volontaire européen dans une école de campagne en Roumanie. Mais faute de trouver un emploi stable, elle s’est dirigée vers l’Éducation nationale : assistante d’éducation, puis conseiller principal d’éducation, et aujourd’hui professeur de français, d’histoire-géo et d’éducation civique dans un lycée professionnel. Un métier qui a du sens pour elle et qui rejoint ses valeurs citoyennes. Valeurs qu’elle transmet le jour à ses élèves. Et qu’elle met en application, la nuit, chez elle, auprès des exilés.

 

Lucile Torterat (texte)

Mathilde Beaugé (photo)