Vers une émergence de l’éco-syndicalisme ?

Avec l’hémorragie qui frappe l’industrie française, la CGT se met au vert, essayant de lier climat et défense de l’emploi. Greenwashing ou réel tournant écolo ?

Peu habitués à tant d’honneurs, les ouvriers de la papeterie UPM Chapelle Darblay (Seine-Maritime) attendent l’inauguration de l’exposition qui leur est consacrée au siège montreuillois (Seine-Saint-Denis) de la CGT. Sur le fronton du bâtiment, les traditionnelles affiches pour la semaine de 32 h ou la sécurité sociale professionnelle ont été remplacées par une banderole “ Tous mobilisés ” qui accolent urgence sociale et urgence climatique. Au centre de ce complexe, s’affairent les réceptionnistes, afin que tout soit prêt avant l’arrivée de Philippe Martinez, le secrétaire général du syndicat. Ce dernier multiplie les manifestations de soutien aux salariés normands, dont l’usine recycle et produit du papier pour la presse. Le site est menacé de fermeture depuis que son propriétaire, UPM, géant finlandais de l’industrie papetière et forestière, a annoncé vouloir quitter la France le 10 septembre dernier.

Le groupe a pourtant investi près de 80 M€ afin de faire du site centenaire de la Chapelle Darblay un modèle d’industrie respectueuse de l’environnement : chaudière biomasse consommant les rebuts du recyclage à la place d’énergies fossiles, voies fluviales et ferrées pour limiter l’acheminement par camion, station d’épuration biologique capable de subvenir aux besoins de l’agglomération rouennaise. « Aucun déchet ne sort de l’usine pour être incinéré ailleurs, on recycle absolument tout », explique fièrement un salarié. En 2007, dans sa communication interne comme publique, UPM affirmait réduire de 25 % ses émissions de C02.

« La Chapelle Darblay est le symbole qu’on peut concilier industrie et préservation de l’environnement », martelait P. Martinez, le 29 janvier dernier, lors de sa visite de l’usine en compagnie de Julien Bayou, secrétaire national d’EELV. Enjeu de taille pour la CGT, qui n’arrive pas à endiguer les pertes d’emploi dans l’industrie française, avec plus d’un demi-million d’emplois disparus entre 2006 et 2015 (chiffre Insee). Face à ce bilan catastrophique, le syndicat verdit ses arguments et tente un grand écart en associant climat et revitalisation de l’industrie.

Une tribune pour rattraper le retard

Loin d’être pionnière, la CGT rattrape surtout son retard, devancée par la CFDT, la CFTC et l’UNSA qui ont publié de leur côté en mars 2019, un appel sous forme de livret avec 66 propositions, aux côtés de Nicolas Hulot, du Réseau Action climat, et de France Nature Environnement.

En septembre 2019, la centrale syndicale appelait à participer à la grève mondiale pour le climat. Dans une revue interne, Catherine Perret, numéro 2 de l’organisation, amorçait déjà ce tournant : « La CGT est dans une démarche d’ouverture vers l’ensemble des ONG travaillant sur l’environnement pour discuter du lien qui existe entre l’urgence sociale et l’urgence climatique. » Tentant de se défaire de l’image de syndicat productiviste, elle cosignait le 18 janvier dernier avec sept autres organisations, une tribune dans le Journal du dimanche, dénonçant « les crises sociales et écologiques qui puisent leurs racines dans des décennies de politiques d’affaiblissement des acquis sociaux et des services publics, de soumission à des doctrines économiques productivistes inefficaces et destructrices, de toute-puissance du secteur financier. » Parmi les signataires, on retrouve Greenpeace. Surprenant de voir l’ONG écolo et farouchement antinucléaire, travailler avec une organisation défendant l’atome et le maintien des emplois industriels.

« L’objectif c’est d’élargir nos luttes à l’extérieur des entreprises menacées pour gagner la bataille de l’opinion publique », explique Véronique Martin, responsable du pôle environnement de la CGT, qui décrit un contexte difficile pour les ouvriers, entre désinvestissement massif du patronat et résignation parmi les salariés touchés. Un virage impossible à prendre il y a cinq ou six ans. Mais avec l’urgence climatique et le mouvement mondial de la jeunesse (les “ Fridays for Future ”), les interventions portant sur ce sujet se sont multipliées lors du dernier congrès du syndicat, du 13 au 17 mai 2019, à Dijon.

C’est V. Martin qui a mené les discussions avec Greenpeace : « On savait que sur certains sujets comme le nucléaire, ça allait être compliqué. Mais une fois ces questions clivantes évacuées, on arrive à avoir des discussions constructives. Nous se sommes pas obligés d’être d’accord sur tout pour mener des combats communs. » Contactée maintes fois à ce sujet, Greenpeace préfère temporiser, et “prendre du recul” pour “mettre ce travail en perspective avec [leurs] autres campagnes ” et “ évoquer le sujet [..] en mars ”.

Circuits courts et relocalisations industrielles

Alors qu’elle peine à faire entendre sa voix auprès des institutions du pays, comment la CGT entend-t-elle peser sur la question mondialisée du changement climatique ? La responsable du pôle environnement argue : « Nous essayons d’intervenir à tous les échelons, que ce soit localement en accompagnant des projets de salariés comme à la Chapelle Darblay, ou à plus haut niveau, au conseil national de l’industrie ou dans les organismes internationaux. » L’organisation syndicale tente ainsi de promouvoir un modèle de “transition juste” mêlant rationalisation de l’industrie, circuits courts, défense de l’emploi et relocalisation d’activités. « On fait très attention, car notre objectif n’est pas de réinternaliser en France des industries polluantes pour le principe. Défendre le produire français sans visée environnementale serait une aberration », se justifie la cadre de l’organisation syndicale.

Maintien du nucléaire, des quatre dernières centrales à charbon (Le Havre, Saint-Avold, Gardanne et Cordemais) ou de l’industrie automobile : les positions de la CGT ont de quoi refroidir certains militants climatiques. Il faut dire qu’en France, le secteur des transports reste le plus polluant avec près de 30 % des émissions de CO2 en 2017, dont 15 % juste pour les véhicules personnels. « La question de fond qui nous est régulièrement posée, c’est de savoir si nos positions ne sont centrées que sur la défense de l’emploi », reconnaît An Le Nouail-Marlière, conseillère confédérale qui a contribué à la mise au vert du syndicat. Pour elle, ce dernier a fait évoluer sa grille d’analyse : « Avant nous n’abordions les phénomènes de délocalisation que sous l’angle du coût de la main d’oeuvre, alors que d’autres aspects entraient en jeu comme l’absence de législation environnementale dans les pays concernés, la baisse du coût de l’énergie et des transports. »

Pour l’économiste Gabriel Colletis, fondateur du Manifeste pour l’industrie, « La renaissance de l’industrie française ne peut se faire qu’à la condition que celle-ci change radicalement son approche du changement climatique ». Prenant l’exemple des constructeurs automobiles français dont la production s’effectuait à 80% à l’étranger en 2018, il dénonce des stratégies de délocalisation qui « pèsent aussi sur le climat et la nature ». Pour lui, « L’effondrement industriel et social {…} se double désormais d’une catastrophe écologique du fait d’une production importée associée à une empreinte carbone liée au transport de véhicules assemblés dans des usines étrangères avec des composants venant de pays divers, dont la France. »

Du lobbying à l’international

Dans son bureau décoré de pancartes reprenant les slogans de la CGT en chinois ou en coréen, Sylvain Goldstein prépare son prochain déplacement. Du 25 au 27 février, ce cadre du secteur Asie partira en Inde pour un sommet des syndicats européens et asiatiques sur la santé des travailleurs du continent et l’environnement. En ligne de mire, les pays occidentaux qui exportent une partie de leurs déchets en Asie du Sud par cargo.

En 2018, la France a exporté près d’1,8 Mt de déchets par bateau hors de l’UE. Face à l’augmentation de ces flux, plusieurs pays comme le Cambodge ou la Malaisie ont même renvoyé plusieurs cargos de déchets vers leurs pays d’origine. « L’objectif de cette rencontre est d’en tirer une déclaration commune, et faire prendre des décisions contraignantes au niveau des organismes internationaux pour enrayer ce type de pratiques », explique M. Goldstein. Ces rencontres seront-elles fructueuses ?

Pour l’instant, il semble que les multinationales mènent la danse de la transition écologique, jusqu’au sein de l’ONU. Chaque année, l’organisme remet le prix du champion de la Terre au patron d’un grand groupe reconnu pour son action en faveur du climat. Parmi les lauréats, Paul Polman, l’ex-PDG d’Unilever, mastodonte de l’agro-alimentaire et champion de 2015. « Ces entreprises fixent le calendrier de la transition en fonction de leurs besoins », et « face à cette puissance politique et financière, les seuls moyens dont nous disposons passent par les syndicalistes locaux et les délégués du personnel », ajoute le cadre du secteur Asie.

Des projets locaux portés directement par les salariés

Pour voir comment le syndicat applique ses préconisations, il faut se rapprocher de sites menacés de fermeture. C’est là que s’inventent les potentielles alternatives. Par la force des choses, les salariés d’UPM sont devenus les ambassadeurs de leur industrie. « L’avantage de la CGT, c’est qu’on dispose de spécialistes en interne sur tous les secteurs d’activités. Les salariés sont les meilleurs experts autant sur les questions climatiques que sociales », revendique Nicolas Fauchet, dirigeant de la Filpac (Fédération des travailleurs des industries du livre, du papier et de la communication).

Avec d’autres responsables syndicaux, ils ont suivi les salariés normands lors d’une tournée de plusieurs semaines en France, pour trouver des solutions et faire connaître leur combat au grand public : « L’usine de demain existe déjà, mais le problème c’est qu’ils sont en train de fermer ce qui devrait être un exemple, au moment où l’on parle le plus de lutte contre le changement climatique », regrette Cyril Briffault, opérateur finition et délégué syndical du site de la Chapelle Darblay.

Ils ne sont pas les seuls à porter des projets de ce genre. En Seine-et-Marne, les ex-salariés d’ArjoWiggins, spécialisés dans la production de papier sécurisé pour les documents officiels (billets de banques, passeports) bataillaient jusqu’à peu pour la reprise de leur activité sous le modèle d’une Scop (Société participative et coopérative), suite au départ du propriétaire de l’usine.

Leur projet incluait une forte dimension climatique, en remplaçant le coton habituellement utilisé pour la fabrication des papiers spéciaux, par du chanvre venant de petits producteurs du département : « Le coton que nous utilisions est produit à l’autre bout de la planète, bourré de pesticides et importé en cargo puis en camion. Rien à voir avec notre modèle basé sur du chanvre bio, qui pousse à 30 km de l’usine, et qui ne laisse aucun rebut », explique Patrice Schaafs, ex-délégué CGT de l’usine et porteur du projet.

Des pouvoirs publics aux abonnés absents

Fin Janvier, les ex-ouvriers d’Arjowiggins reçoivent une fin de non-recevoir d’Édouard Philippe, le Premier ministre : « La seule condition qui était posée pour que le projet aboutisse, c’était que l’État se porte actionnaire non-majoritaire », explique le syndicaliste. « La Banque de France ne produisant pas de papier fiduciaire, tout est maintenant importé de l’étranger. À priori, les cartes grises arrivent en camion depuis la Pologne », précise M. Schaafs face à la réponse de M. Philippe : « L’État ne peut garantir la majorité des concours financiers d’un projet de nature industrielle. »

Malgré les bénéfices – 16 M€ d’euros en 2018 – du site de la Chapelle Darblay, les stratégies financières semblent l’avoir emporté. « Ils baissent leur production uniquement pour organiser le manque, et maintenir des prix élevés auprès de leurs clients », souffle l’un des ouvriers.

Les salariés d’UPM ont invité quatre fois le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, en vain. Selon la CGT locale, la fermeture de leur usine entraînera des conséquences désastreuses. À plein régime, l’usine traitait les déchets papier de 20 millions de français (300 000 t/an), qui seront incinérés au lieu d’être recyclés, alourdissant la facture carbone du secteur. « Si jamais l’usine ferme, il faudra prévenir la population que ça ne sert plus à rien de trier ses déchets », lâche un ouvrier dépité.

26000 emplois supplémentaires parmi les sous-traitants de la filière pourraient aussi disparaître selon Patrice Schaafs, alors que selon la Federec (Fédération des entreprises du recyclage), l’industrie du recyclage permettrait d’économiser au moins 5 % du bilan carbone annuel français.