Yasmine Motarjemi, seule contre tous

Comme Antoine Deltour et Raphaël Halet dans l’affaire « LuxLeaks », Yasmine Motarjemi a défié Nestlé, son employeur. Elle a dénoncé les arrangements de la multinationale avec la sécurité alimentaire, devenant lanceur d’alerte malgré elle. Son procès est en cours.

Capture d'écran du webdocumentaire Un empire dans mon assiette, visible ici.
Yasmine Motarjemi interviewée dans le webdocumentaire Un empire dans mon assiette (visible ici).
Dysfonctionnements, abus, malveillance

« LuxLeaks » à nouveau dans la lumière. Ouvert le 12 décembre, au Luxembourg, le procès en appel d’Antoine Deltour et de Raphaël Halet braque les projecteurs sur des lanceurs d’alerte revendiqués. Antoine Deltour « assume ce statut avec fierté ». Ces témoins, souvent des employés bien notés, osent braver leurs entreprises. Ils en révèlent les dysfonctionnements, les abus, les malveillances. Jusqu’où aller pour faire surgir la vérité ?

Tous sortent du bois et le paient – au moins – de leur carrière. Pour certains, le prix est exorbitant. Comme pour Yasmine Motarjemi. Depuis Nyon, en Suisse, l’ancienne responsable de la sécurité alimentaire chez Nestlé confirme : « Je ne me proclame pas lanceur d’alerte. » D’autres le font pour elle. Elle seule en assume les conséquences. Sur sa « crédibilité », sa santé, sa vie de famille. « J’ai la plus grande estime pour Antoine Deltour, dit-elle. Aujourd’hui, je rêve d’être jugée et condamnée comme lui, pour me faire entendre. À la place, j’ai perdu douze ans de ma vie, pour avoir voulu faire des choses justes. »

« Je suis encore choquée, car j’ai gaspillé beaucoup d’énergie pour améliorer le système. »

Une décennie durant, Yasmine Motarjemi a contrôlé la conception et la fabrication des produits distribués par Nestlé partout dans le monde. Certains sont mal composés ou corrompus. En interne, la sous-directrice de la sécurité alimentaire fait remonter les désordres. Elle adresse ses recommandations. Sans divulguer les problèmes à l’extérieur.

En 2000, Nestlé la débauche de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Elle est choisie pour renforcer les procédures et contrôles sur toute la chaîne. Des centres de recherche aux usines, l’ancienne cadre sup de l’OMS relève les incidents, les « risques » pris, le plus souvent, avec la qualité des matières premières. Mais le budget manque. Elle déplore : « Je ramais à contre-courant. Je suis encore choquée, car j’ai gaspillé beaucoup d’énergie pour améliorer le système, changer les manuels, les méthodes. » Elle traverse ainsi bien des crises : vache folle, lait contaminé par les encres ITX en Italie, ou la mélamine en Chine, aliments pour chiens et chats frelatés au Venezuela… À chaque fois, Nestlé masque ses responsabilités.

Isolement et décrédibilisation

Yasmine Motarjemi est licenciée en 2010. Avant, « un harcèlement se met en place, pendant quatre ans ». Le directeur qualité qui l’a recrutée est débarqué ; son successeur lui mène la vie dure. Elle n’est plus écoutée, voire moquée en réunion. Son équipe est dispersée. Ses travaux, classés sans suite ou transférés à d’autres. Ses instructions, bloquées. « Les premiers mois, je n’ai rien dit. » Après sa rétrogradation, elle multiplie les alertes et les courriers à sa hiérarchie. Rien ne se passe. Jamais. « Chez Nestlé, lui rappelle la DRH, les chefs ont toujours raison. »

L’isolement la bouleverse. Malgré ce qu’elle a observé et subi, elle n’a « jamais été prise au sérieux ». Au sein de l’entreprise, de la presse, des autorités avec lesquelles elle travaillait à l’OMS, « personne n’a posé de question à Nestlé, personne ne m’a posé de question ».

Il a fallu un procès entamé en décembre 2015, avec toute la direction du groupe à la barre, pour que l’histoire sorte au grand jour. Yasmine Motarjemi n’en démord pas. Son métier est « au centre » de sa vie, elle l’a exercé « avec honnêteté ». Mais, aussi longtemps qu’elle n’est pas crue et considérée, elle ne peut « contribuer à la société ». C’est pour cela qu’elle se bat. Encore.

Rédacteur : Christophe Jacquet