En prison, les travailleurs sociaux sur le gril

Quelques mois après les attentats, le ministère de la Justice traque la radicalisation en prison. Des conseillers pénitentiaires, qui travaillent avec les détenus pour favoriser leur réinsertion, s’élèvent contre les nouveaux moyens mis en place. Au point de jouer leur place.

Meeting et rassemblement de soutien à Mylène Palisse : « M. le Ministre de la Justice, respectez la liberté d'expression ! », 13 décembre 2016, jour du Conseil de discipline. Mylène Palisse, conseillère pénitentiaire d'insertion et de probation et élue CGT a risqué jusqu’à la révocation pour avoir exprimé des critiques concernant certaines modalités de la mise en œuvre au sein de l'administration pénitentiaire de la prévention de la radicalisation dans les colonnes de l'Humanité en avril dernier dans un article intitulé «Cochez la case djihadiste ». Photo Emmanuelle Corne/Emi-Cdf, 2016.
13 décembre 2016. Rassemblement de soutien à Mylène Palisse, à l’initiative de la CGT-SPIP.

Mylène Palisse est conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation (CPIP), à Tarbes. Un métier méconnu, et depuis peu à risques. Le 13 décembre, la déléguée syndicale CGT est passée devant une commission de discipline, dans le nord de Paris, dans un immeuble du ministère de la Justice. Sa faute ? Avoir outrepassé son devoir de réserve.

Dans L’Humanité du 13 avril, elle a critiqué la mise en œuvre d’une grille de repérage du risque de radicalisation violente. Avec elle, les CPIP doivent identifier et signaler à leur hiérarchie quels sont les prisonniers, parmi ceux supervisés pour « prévenir la récidive, favoriser le maintien des liens familiaux et l’insertion professionnelle », candidats au djihad.

Mylène Palisse risquait la révocation. L’instance requiert finalement sept jours de suspension avec sursis. Après trois heures d’audience, elle confie, éprouvée, n’avoir toujours pas compris ce qui lui est reproché. Un de ses confrères, Fabrice Dorions, conseiller pénitentiaire en milieu ouvert à Creil (Oise), prend le relais et décrit à quel point ces travailleurs sociaux sont mués en « agents du renseignement ».

Meeting et rassemblement de soutien à Mylène Palisse : « M. le Ministre de la Justice, respectez la liberté d'expression ! », 13 décembre 2016, à la sortie de son Conseil de discipline. Mylène Palisse (à gauche), conseillère pénitentiaire d'insertion et de probation et élue CGT, a risqué jusqu’à la révocation pour avoir exprimé des critiques concernant certaines modalités de la mise en œuvre au sein de l'administration pénitentiaire de la prévention de la radicalisation dans les colonnes de l'Humanité en avril dernier dans un article intitulé « Cochez la case djihadiste ». Photo Emmanuelle Corne/Emi-Cdf, 2016.
À gauche, Mylène Palisse, à la sortie de la séance de la commission de discipline. À ses côtés, Sarah Silva-Descas, secrétaire nationale du syndicat CGT-SPIP.

Comment a évolué votre métier ces dernières années ?

Fabrice Dorions : Depuis 2008, on veut faire de nous des criminologues. Les gouvernements successifs nous abreuvent de réformes, en permanence. On n’arrête pas de nous rajouter des missions. La dernière lubie, c’est la radicalisation. On doit détecter chez les détenus, les condamnés dont on s’occupe, des « signaux faibles » dans leurs discours. Sauf qu’à aucun moment nous n’avons été formés pour ça. L’administration pénitentiaire répond à une injonction politique par l’improvisation.

Quelle méthode devez-vous appliquer pour déceler une éventuelle radicalisation ?

Six mois à peine après les attentats de Paris, on nous demande de suivre une grille d’évaluation inspirée d’un modèle canadien, et de noter les comportements suspects. Le détenu ou le condamné en probation éprouve-t-il un sentiment d’injustice ? Se replie-t-il sur lui-même ? A-t-il des problèmes familiaux ? Cette grille est inadaptée. Elle est bâtie sur des clichés. Tout mon effectif répond à l’un de ces critères, voire à tous. Je n’en ai vu aucun se radicaliser.

 

On doit détecter chez les détenus
des « signaux faibles » dans leurs discours.

 

Quels problèmes cette grille vous pose-t-elle ?

Des problèmes déontologiques. La direction de chaque établissement pénitentiaire la récupère sans qu’on sache ce qu’elle en fait. Une base de données sur les détenus est ainsi créée, elle n’est pas questionnée. C’est dangereux en termes de droits, de libertés.

Notre administration nous met aussi dans une position intenable. Comment accompagner les prévenus dans la durée, nouer un rapport de confiance en vue de leur réinsertion, et les contrôler, les ficher en même temps ? Ce n’est pas notre travail, c’est celui de la DCRI (ndlr : aujourd’hui DGSI, Direction générale de la sécurité intérieure), avec qui nous sommes en contact.

Malgré les réserves, que préconisent les conseillers sur le terrain et le syndicat CGT-SPIP pour enrayer la radicalisation ?

Nous ne nions pas la réalité du phénomène, même s’il reste minoritaire dans la population que l’on suit. Nous avons une réflexion sur le sujet ; elle est complexe à mettre en œuvre. Il faut prendre du recul, en discuter au-delà du syndicat. L’administration pénitentiaire nous répond par l’affect. Sur la forme, pas sur le fond. Elle nous reproche de mettre le débat sur la place publique. Elle nous dit que nous sommes des traîtres, pour remettre comme ça nos métiers en question, au lieu de faire la « guerre » au terrorisme. Sans conditions.

Meeting et rassemblement de soutien à Mylène Palisse : « M. le Ministre de la Justice, respectez la liberté d'expression ! », 13 décembre 2016, à la sortie de son Conseil de discipline. Mylène Palisse (au centre), conseillère pénitentiaire d'insertion et de probation et élue CGT, a risqué jusqu’à la révocation pour avoir exprimé des critiques concernant certaines modalités de la mise en œuvre au sein de l'administration pénitentiaire de la prévention de la radicalisation dans les colonnes de l'Humanité en avril dernier dans un article intitulé « Cochez la case djihadiste ». Photo Emmanuelle Corne/Emi-Cdf, 2016.
Mylène Palisse et Sarah Silva-Descas à la sortie de la séance de la commission de discipline.

 

Rédacteur : Christophe Jacquet – Photographe : Emmanuelle Corne